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La télénostalgie, effet secondaire du cocooning contraint

Les chaînes et autres sites dédiés à la culture télévisuelle ressortent leurs vieilleries en guise de cadeau pour supporter le confinement. Gare à la surdose!

DR

Non, inutile de se frotter les yeux, ce n’est pas Noël. Et pourtant, depuis que les familles sont au régime confinement, les grands classiques du cinéma français, ces comédies rabâchées qui d’habitude égaient les chaumières durant les longues nuits de décembre, se bousculent dans les grilles des programmes. C’est donc Noël à Pâques. Bon, d’accord, on a échappé au «Père Noël est une ordure», mais en après-midi comme en soirée, on a pu voir et surtout revoir en quelques jours «La grande vadrouille» (1966), «L’aile ou la cuisse» (1976), «Papy fait de la résistance» (1983), «Le sauvage» (1975), «L’emmerdeur» (1973), «L’homme de Rio» (1964), «Le gendarme de Saint-Tropez» (1964) et toute la série du «Gendarme» ou encore «Les aventures de Rabbi Jacob» (1973). Et on en passe. Inutile de dire que Louis de Funès, tel un hiberné tout droit revenu des années 60-70, se taille la part du lion dans cette avalanche de classique du cinéma français. France 2 en a même fait une nouvelle religion, diffusant quasi chaque jour vers 14h ainsi que le dimanche soir l’un de ces longs métrages tirés du rayon «nostalgie». En ces temps anxiogènes, rien de tel que ces comfort films pour se remonter le moral. Et beaucoup en raffolent: le 22 mars à 14h, «La grande vadrouille» a fait une moyenne de plus de 5 millions de téléspectateurs, écrasant toute la concurrence.

Pourquoi un tel engouement pour des films pourtant vus et revus? «Ces vieux films apportent du réconfort à un moment où nous vivons une forte rupture avec notre quotidien d’avant le coronavirus. Ils nous permettent de nous reconnecter avec un passé agréable, un passé qui remonte peut-être à des moments vécus en famille ou entre amis. Ils servent à nous rassurer», explique Katharina Niemeyer, professeure à l’École des médias à l’Université du Québec à Montréal et coauteure de l’ouvrage «Nostalgies contemporaines. Médias, cultures et technologies» (Presses universitaires du Septentrion, à paraître). En histoire comme en psychologie, les études ont montré que la nostalgie peut agir comme une sorte de remède en des temps difficiles, selon cette experte de la thématique. Mais attention, avertit Katharina Niemeyer, «la nostalgie, qui émerge régulièrement en période de crise personnelle ou collective, peut aussi véhiculer le repli sur soi et une forme de conservatisme».

Nombre des films programmés sont surtout des classiques du cinéma comique. «Logique, dans la mesure où l’ironie nous permet de mieux affronter le réel et de le rejouer», souligne encore Katharina Niemeyer. Et le fait de les regarder «live», à l’ancienne, à l’heure programmée par la chaîne plutôt que n’importe quand en streaming, n’a rien d’anodin: «Ce rendez-vous télévisuel en direct nous reconnecte aux autres spectateurs, alors que nous vivons collectivement des moments pénibles. Le suivi des informations des journaux télévisés procède du même besoin de proximité virtuelle.»

«Strip-Tease», émission culte

Si toutefois rien ne vous dit de vous farcir «La folie des grandeurs» pour la 17e fois de votre existence aux côtés de millions de semblables confinés (il est programmé ce dimanche de Pâques), il y a d’autres façons de se payer un trip dans les vieilleries télévisuelles. Au-delà de la programmation live des chaînes de télé, le replay de ces mêmes chaînes ou des sites dédiés à la culture télévisuelle offrent aussi leur lot de possibilités pour remonter le temps, et le passer au mieux.

La RTBF, la télévision publique belge, a eu la bonne idée de mettre en ligne quelque 250 épisodes de «Strip-Tease», «le magazine qui «vous déshabille», comme stipulait le slogan de cette émission née en 1985 et qui a décapé l’art du documentaire. «Strip-Tease», c’est une plongée brute, parfois brutale, dans la vie quotidienne des Belges, sans intervention journalistique — ou presque —, sans commentaire off. L’image dit tout. Les protagonistes sont des petites gens ou des notables, montrés dans leur vie ordinaire ou l’exercice de leurs fonctions. C’est grinçant, c’est sans concession. Engagé aussi, lorsqu’on décrit la réalité des ateliers de confection ou qu’on s’intéresse à l’univers mental d’un militant d’extrême droite. Voilà de la télé-réalité au sens premier du terme, bien avant qu’on ne songe à la mettre en boîte et à la scénariser.

Le replay de la RTBF n’offre pas son «Strip-Tease» façon «intégrale» — 850 films ont été produits — mais il y a de quoi faire parmi les 250 épisodes mis en ligne. Ne manquez pas «Une délégation de très haut niveau», ou les tribulations d’une délégation de parlementaires belges en Corée du Nord, partis pour documenter la famine qui règne dans ce pays totalitaire, et piégés par la propagande incontournable du régime. Une scène de pique-nique bien arrosée avec les dignitaires nord-coréens doit probablement être à tout jamais inscrite dans la mémoire collective belge. «La grande lessive», tournée dans une laverie automatique, où s’entrechoquent les bruits des mécanismes des machines et les conversations anodines, fait figure de fresque de l’ennui ordinaire. «Ils sentaient bon le sable chaud» met en scène des vieux légionnaires en rivalité, tandis que «Monsieur le bourgmestre» se paie la tête du maire de Bruxelles en 1993. Certains épisodes sont franchement dérangeants, entrant dans l’intimité familiale, où la maltraitance n’est jamais bien loin. C’est le cas de «À fond la caisse», montrant des parents obsédés à l’idée que leur enfant de quatre ans devienne un champion de motocross, ou des «Aventures de la famille De Becker», tableau cru d’une famille qu’on devine modeste.

Les trésors de l’INA

En France, l’Institut national de l’audiovisuel (INA) permet de tester gratuitement, durant trois mois, l’accès à quantité de contenus qui ont fait les heures glorieuses de la télévision dès les années 50. Quelque 13000 contenus figurent sur son site bien nommé «Madelen», oui, comme cette madeleine de Proust qui vous rappelle de bons souvenirs. Il suffit de souscrire un abonnement, à désactiver avant le terme des trois mois si l’on ne veut rien payer; le conserver vous en coûtera 3 euros par mois. Séries et fictions, documentaires, émissions cultes ou encore spectacles et concerts sont au menu de la plateforme replay de l’INA. À revoir ainsi les débats houleux de «Droit de réponse» animés par Michel Polac, où l’on fumait sur le plateau, quantité de documentaires politiques ou culturels.

Au rayon des séries, on s’amusera à découvrir pour les plus jeunes ou à revoir des vieilleries en noir et blanc comme les aventures de «Thierry la Fronde», «Belphégor ou le fantôme du Louvre» ou encore «Les Cinq dernières minutes», et la phrase culte du commissaire Bourrel: «Bon Dieu, mais c’est bien sûr!» Des scénarios marqués d’une douce lenteur, où les protagonistes semblent fonctionner au ralenti et dont les voix résonnent dans des décors en carton-pâte. En somme, tout ce qui colle au moment que nous vivons.

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