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«Je n’ai plus le temps d’être contrarié»

Sexa sexy, Daniel Auteuil s’amuse de traverser les modes et de jouer les Pygmalion face à la juvénile Camélia Jordana dans «Le brio». Interview.

Daniel Auteuil déroule les qualificatifs avec une éloquence martiale comme s’il portait encore la robe d’avocat de la défense de Brio. «Un film réussi, drôle, sensible, cruel, à contre-courant, moderne!» bataille le sexagénaire. Avec une causticité mordante, le comédien y rejoue le mythe classique de Pygmalion sculptant sa créature. Dans la version «pimpée» du cinéaste Yvan Attal, un champion du barreau est astreint à donner des cours particuliers à une Beurette des banlieues pour amadouer sa hiérarchie. Par la précision des dialogues, le clash entre l’expert de l’art oratoire et l’étudiante à la tchatche innée ne tourne pas à la caricature du «vieux con et de l’oie blanche». Sous le masque impavide de l’avocat cynique, le comédien argumente en finesse le désarroi d’un homme déboussolé par son époque. Comme le note le réalisateur au début du Brio, il est loin le temps des Brel, Gainsbourg, Lévi-Strauss et autre Romain Gary.

Vous arrive-t-il, même par accident, de sombrer dans le passéisme? Oh, je ne renierais pas cette faculté à se réfugier dans les souvenirs anciens. Si nécessaire, ça existe. Mais j’ai traversé toutes les modes en passionné de la vie. Je suis un amoureux du moment présent.

Les récents procès de terroristes ont activé le débat sur la mission de l’avocat de la défense. En interpréter un a-t-il changé votre opinion?

Non. D’une manière générale, je ne me réfère jamais à des cas réels. Je trouve bien assez de matière dans le scénario. Dans Le brio, il y a d’abord la mise à bas de clichés. D’autres habits, d’autres moines… Cette étudiante défavorisée se cache aussi derrière son langage, une allure de mal attifée. Lui, s’il provoque beaucoup par son humour décalé, connaît les règles, les codes. Et par-dessus tout, il possède l’intelligence de la situation.

Avez-vous lu L’art d’avoir toujours raison, les 38 stratagèmes selon Schopenhauer décrits dans Le brio?

Je les ai découverts et franchement, je dois avouer que cela se lit comme un manuel de mécanique, d’une manière assez carrée. En prendre connaissance ne suffit pas à le maîtriser. C’est un peu comme démonter un moteur sans être certain de pouvoir le remonter. J’ai intégré le subterfuge de l’insulte, assez subtil. Les autres, je les détecte parfois désormais dans les débats télévisés. Et entre nous, ça ne me fait pas marrer. Même si le mec en face vous embrouille, je veux entendre quelqu’un qui parle avec sincérité.

Autre parallèle avec une carrière d’acteur, avez-vous eu un mentor?

S’il n’en reste qu’un, ce serait Claude Sautet. Cet immense metteur en scène de cinéma ne m’a pas seulement donné deux beaux rôles. En formateur, il tenait à ce que la rencontre déborde. Entre nous deux, ça a fini par treize ans de conversations qui m’ont charpenté. Il m’a enseigné la rigueur millimétrée, le dialogue au mot à mot, le scénario archi­découpé. Il me faisait peur.

Peur, mais vous aviez la quarantaine?

Sautet, il fallait se le faire. Passer dans les mains d’un mec comme ça, au regard si perçant, ne laisse pas indemne. Surtout quand il s’agit d’éduquer un adulte. J’ai crié, j’ai souffert. En même temps, ça n’empêchait pas la connivence.

Vous sentez-vous patriarche, vous qui êtes à la fois jeune père, jeune grand-père, chef de clan?

Hé là! Je n’ai que 67 ans… Patriarche me semble encore une étiquette trop connotée pour mon âge. Je veux bien jouer les vieux profs mais laissez-moi encore dix ans pour jouer les ancêtres. D’autant que la chance dans notre métier, c’est justement de fournir des rôles pour tous les âges. Avec, je vous l’accorde, plus ou moins de densité selon les périodes, il y a des creux inévitables. Déjà que les vieux héros ne courent pas les films.

Le regrettez-vous?

Je ne connais pas le regret. Le temps a passé, je l’ai pris, dévoré. Tenez, je n’ai jamais été un jeune premier, j’étais un «premier jeune». Cela ne m’a pas empêché de jouer de très belles histoires d’amour. J’ai toujours beaucoup vécu dans le changement, qui participe de mon caractère. Hormis les bases, soit ma famille, qu’en aucun cas je ne mettrais en danger, je suis toujours prêt à envoyer tout valdinguer. Je ne me méfie de rien. Qu’est-ce que je risque, sinon le ridicule?

D’où votre décision tardive de passer à la mise en scène en 2011?

Et je sors en avril prochain mon quatrième film, basé sur la pièce que j’ai beaucoup jouée, L’envers du décor… La réalisation, ça me donnait déjà quelques poussées de fièvre dans les années 1990. À 20 ans déjà, je caressais ce projet avant d’être aspiré dans ma vie d’acteur par les propositions de grands metteurs en scène. Désormais, la réalisation satisfait mon envie de transmettre. Comment expliquer? Je m’y retrouve totalement en accord avec moi-même. La souffrance, je la garde pour l’hôpital. Je n’ai plus le temps d’être contrarié.

Est-ce une question d’âge?

Sans doute. Je n’ai plus le temps de rien, plus trente secondes à perdre. À moins de tomber sur un génie, je n’ai plus la patience. Il est si facile de s’encombrer. Même les conseils: quand enfin vous les comprenez, il est déjà trop tard.

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Comédie «Le brio» (Fr., 95’, 10/14) Cote: VVV En salles dès mercredi

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