Terry Gilliam, l’homme qui filma Don Quichotte

CinémaLe réalisateur américain matérialise enfin son rêve de film fantôme. «L’homme qui tua Don Quichotte» sort samedi.

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Comme pour parachever les sévères contrariétés qui lui collent aux basques depuis 2000, le réalisateur Terry Gilliam vient d’être frappé d’un AVC. Mais fanfaronne l’Américain sur Twitter, «Je ne suis pas encore mort, je viens à Cannes». Personne d’autre que la Grande Faucheuse en effet, ne semble en mesure de l’empêcher d’escalader le tapis rouge en clôture du Festival de Cannes samedi, pour y présenter hors compétition «L’homme qui tua Don Quichotte». Pas même le producteur Paulo Branco, qui dans le cadre d’un imbroglio dantesque sur les droits du film, tentait encore la semaine dernière, d’empêcher cette projection officielle et s’est vu débouter après une procédure de référé de plus de trois heures.

Bande annonce du film; El Proyector MX

Les aficionados du Chevalier à la Triste-Figure en étaient venus à croire que le seul film réunissant Terry Gilliam et le héros de Miguel de Cervantès resterait le passionnant «Lost in La Mancha» de Keith Fulton et Louis Pepe. En 2000, ces réalisateurs y enregistraient les cataclysmes qui frappaient l’ex-Monty Python. Ce qui devait aboutir à un «making of», se concluait par un documentaire édifiant, dont les droits étaient immédiatement saisis par les banquiers. Car frappée d’une mystérieuse malédiction, l’aventure hispanique de l’ex-Monty Python, cette fantasmagorie sur les rêves impossibles des conquistadors utopistes, semble toujours avoir été menacée de se casser le cou sur des histoires d’espèces trébuchantes. Le septième art a toujours été une affaire d’art et d’argent mais jamais une œuvre n’a-t-elle défié l’un et l’autre dans le même élan.

Ce cauchemar du «rêve d’une vie» commence il y a plus de vingt-cinq ans. Alors auréolé du visionnaire «Brazil», autre projet fantasque à concrétiser, Terry Gilliam lance le concept d’un Don Quichotte moderne. L’imaginatif entend y projeter ses propres expériences d’artiste sans cesse en lutte avec les torpilleurs de création pure et dure. Le scénario met en scène un jeune et brillant cinéaste obligé de tourner des clips publicitaires. Toby a engagé un autochtone pour incarner son héros, un Don Quichotte capté dans son cadre médiéval, face à des moulins à vent plantés dans une campagne espagnole aride et battue par les vents. Dix ans plus tard, de retour sur les lieux du crime, Toby constate que son acteur se prend toujours pour le célèbre chevalier. Et qu’en toute logique, le chevalier le confond avec un Sancho Pança à son service. L’héritage de «Sacré Graal!»

L’idée, note Terry Gilliam dans ses Mémoires, lui a été soufflée par les mécréants en monture à sabots de noix de coco sur le plateau de «Sacré Graal!» Après le passage des Monty Python et de leur équipe technique, les villageois locaux avaient enregistré un taux inhabituel de grossesses indésirables et de mariages brisés. «J’ai voulu raconter qu’un tournage peut totalement illusionner les habitants des petites bourgades qui l’accueillent…»

L’illusion demeure le maître mot de «L’homme qui tua Don Quichotte». Pendant quelques secondes du générique le fantôme de Jean Rochefort passe. Jadis, victime d’une hernie discale, le fabuleux comédien dut renoncer à poursuivre les prises de vues. Le passionné d’équitation, «la colonne vertébrale jouant désormais aux osselets avec des douleurs infinies», se voyait d’ailleurs interdit de Rossinante à vie. Jonathan Pryce le remplace, comédien fétiche de Terry Gilliam qui le dirigea sur «Brazil», «Les aventures du baron de Münchhausen», et plus récemment sur «Les frères Grimm». Mieux qu’une pâle copie, le Britannique assure avec un masque stoïque, halluciné.

Face à lui en avatar de Sancho Pança, Adam Driver donne mieux qu’une doublure à Johnny Depp, désormais trop âgé pour prétendre incarner Toby. Sa cote de méchant dans «Star Wars» ajoute sans doute à sa popularité mais c’est son pur talent, repéré par les frères Coen dans «Inside Llewyn Davis» (2013), et Jim Jarmusch dans «Paterson» (2016), qui l’impose. Jolie jeunesse moins envoûtante que Vanessa Paradis, l’ex-top Olga Kurylenko l’escorte, vamp froufroutant en femme du boss jaloux. Auparavant, de multiples combinaisons d’acteurs se sont succédé: de la poudre aux yeux lancée aux financiers tels Eastwood, Depardieu ou von Sydow, des contrats plus réels avec Robert Duvall et Ewan McGregor en 2010, Owen Wilson suppléant à ce dernier en 2012, puis John Hurt reprenant le rôle-titre en 2014 avant d’être victime d’un cancer, le duo Michael Palin et Adam Driver enfin en 2016, avant le remplacement de l’ex-Python.

Le premier tournage il y a 18 ans, avait été maudit par les foudres divines. Pour résumer dans les termes de l’auteur, «ce film a été soumis à la loi de l’emmerdement maximum». Des avions tournaient dans le ciel de Navarre, au nord de l’Espagne, des éoliennes étaient à éviter. Puis des tempêtes diluviennes embarquèrent les décors, qui arrosant le désert, poussaient la végétation à fleurir. «Tous les gens intelligents me disent que je suis idiot de m’accrocher à ce film, déclarait Terry Gilliam au «Monde» au Portugal, en 2016, sur l’ultime plateau de ce film pourri. Don Quichotte, c’est une maladie à laquelle je ne vois qu’un traitement: la tourner. Ensuite, je pourrai fermer mon cercueil.»

Débarrassé de ce qu’il nomme sa «tumeur au cerveau», le cinéaste angoisse néanmoins. «Ma frayeur, c’est que les gens qui l’attendent depuis si longtemps, soient déçus. Si c’est le cas, c’est peut-être moi qui ne vais pas survivre au film.» Ça ressemble peu au Captain Chaos qui s’est choisi une épitaphe: «Ci-gît Terry Gilliam qui gloussait d’intimidation».

Fable (USA, 132’, 16/16). Dès sa 19. (24 heures)

Créé: 16.05.2018, 11h00

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Gilliam en dates

1940
Naît dans un clan presbytérien, déménage à Hollywood à 12 ans; «Qui était l’assassin, le majordome ou le Messie?» écrit-il dans ses Mémoires.
1969
Adopté en «barbare» par les Monty Python, «êtres supérieurs» dotés d’humour britannique; «Sacré Graal!» (1975), «La vie de Brian» (1979), etc. «Je suis devenu cinéaste pour acquérir les profondes blessures émotionnelles et spirituelles dont mon enfance outrageusement heureuse m’a si cruellement privé.»
1985
«Brazil», procès avec les studios US, succès culte. «J’avais juré de ne faire que des boulots sur lesquels j’aurais un total contrôle et de ne jamais travailler uniquement pour l’argent.»
1987
«Les aventures du baron de Münchhausen», gros dépassement de budget et soucis d’exploitation.
1990
«Le Roi Pêcheur», avec Robin Williams, succès mitigé.
1995
«L’armée des douze singes», succès avec Bruce Willis, Brad Pitt.
1998
«Las Vegas Parano», avec Johnny Depp en Hunter Thompson: «C’était comme attirer un coyote dans une cabine téléphonique», échec en salles, qui devint culte en DVD.
2009
Achève «L’Imaginarium du docteur Parnassus» malgré la mort d’Heath Ledger en cours de tournage.
2013
«Zéro Théorème», échec commercial.
2015
«Gilliamesque. Mémoires préposthumes», éd. Sonatine. cle

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