«The Danish Girl», une vie pour changer de sexe

CinémaNée homme, Lili Elbe a été le premier transgenre de l’histoire

Eddie Redmayne et Alicia Vikander, épouse et femme dans «The Danish Girl», qui est tiré de faits réels.
Vidéo: DR

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Une affaire de corps plutôt que de mœurs. D’identité et non de sexualité. Lili Elbe, première personne de l’histoire à avoir subi une opération de réattribution sexuelle, était une artiste danoise. Né Einar Wegener en 1882, il épouse Gerda Gottlieb en 1904, elle aussi artiste peintre, comme son époux. Le déclic a lieu lors d’une séance de pose. Pour un portrait, Gerda demande à Einar de se travestir en femme et de lui servir de modèle.

Cinq opérations

Affirmer qu’Einar y prend goût serait mentir. Mais il se sent femme, et là réside toute la différence entre travestissement et intersexualité. Sans jouer sur des mots qui n’existent pas encore dans la société des années 30, le film s’appuie sur des faits (réels, même si certaines informations font défaut) pour dépeindre un destin humain en évitant de théoriser sur ce qu’il raconte. The Danish Girl rétablit cette chronologie douloureuse qui va conduire un homme à subir cinq opérations – retrait des testicules puis du pénis, transplantation d’ovaires, puis d’un utérus, ultime intervention dont les complications seront fatales – en l’injectant dans un récit d’un classicisme à toute épreuve.

Pas un décor ne sonne faux, pas un seul bouton ne manque aux costumes. Le soin chromatique apporté à cette reconstitution historique, comparable à des centaines d’autres films se déroulant au début du XXe siècle, n’est pas destiné à noyer le poisson, comme on dirait vulgairement. Mais au contraire à banaliser un destin qui n’a rien de banal, surtout dans le regard des autres. Tom Hooper, déjà impeccablement fidèle à son contexte dans Le Discours d’un roi en 2010, pourrait s’en tenir à une vision de surface, une sorte de décorum net et joli, prompt à séduire les membres des Oscars (le film a quatre nominations). The Danish Girl vaut pourtant mieux que ça.

Le malaise rejaillit

Car tout comme le bégaiement qui handicapait le roi George VI dans Le Discours d’un roi, l’ambiguïté sexuelle d’Einar/Lili a valeur d’exemple. Elle autorise le dépassement de soi, elle parvient même à exister au sein d’une société ô combien puritaine et corsetée. Mais à quel prix! La première apparition publique du personnage, campé par un Eddie Redmayne qui tire habilement parti de son propre malaise, ne dissipe pas la gêne, mais l’amplifie jusqu’au grotesque. En clair, Einar, même s’il se sent femme, ne sait pas bouger, parler, ni se comporter comme une femme. D’où un hiatus d’autant plus vif que cette séquence a lieu lors d’une réception stricte où les autres invités ne savent visiblement pas quoi penser ni trop que dire.

Le malaise rejaillit ainsi partout, et en dit assez sur le trouble que le personnage ressent. Pour cette même raison, Hooper ne multiplie pas les scènes analogues et on admet très vite que les enjeux de son film, donc ceux de son héros/héroïne, ne se situent pas du tout au niveau du qu’en dira-t-on mais dans des zones plus profondes de son être. Le récit fait dès lors l’économie des passages obligés, et traite son sujet avec le plus grand sérieux, en évacuant tout sensationnalisme.

Ce choix narratif est admirable. Il allie la rigueur au divertissement (car The Danish Girl en est un aussi) et nous dégage de tout jugement moral. Sous ces apparences classiques, le film ne cherche ni à donner de leçons ni à délivrer un message. Il semble juste dire que les choses sont ce qu’elles sont, peu importe l’époque et le lieu, et que l’être humain est souvent plus complexe que ce que la société veut faire croire. Le tout dans un récit subtil et touchant qui sait poliment s’affranchir des contraintes. (24 heures)

Créé: 19.01.2016, 20h32

Eddie Redmayne, acteur tout-terrain

Jusqu’en 2015, on le connaissait à peine. Et puis vint Une merveilleuse histoire du temps (Theory of Everything) de James Marsh, dans lequel Eddie Redmayne incarne le célèbre scientifique Stephen Hawking. Une interprétation appuyée, pour ne pas dire caricaturale, dans un film schématique et peu palpitant qui vaut pourtant à son interprète un Oscar du meilleur acteur. Pour The Danish Girl, le voici à nouveau nominé dans le rôle d’Einar Wegener/Lili Elbe (et Leonardo DiCaprio, pourtant donné favori avec The Revenant d’Iñárritu, a du souci à se faire). Sur la corde raide, il trouve en effet le juste milieu entre le trop et le pas assez. Crédible en homme mais aussi en femme en quête d’identité, Eddie Redmayne se trouve constamment sur le fil, au bord d’un gouffre dans lequel il risque bien de tomber.

Né en 1982, âgé de 34 ans, Eddie Redmayne apparaît pour la première fois au cinéma en 2006. Dans The Good Shepherd de Robert De Niro. Mais le rôle est court. Il en ira ainsi quelques années. En gros jusqu’à My Week with Marilyn de Simon Curtis (2011), dans lequel Eddie Redmayne interprète un jeune assistant-réalisateur. Puis c’est Tom Hooper, déjà, qui lui confie un emploi dans sa version musicale des Misérables. C’est sans doute ce film qui lance définitivement Eddie Redmayne. Juste après, il rejoint coup sur coup le casting d’Une merveilleuse histoire du temps puis du Jupiter Ascending des Wachowski (où il campe un méchant avec un plaisir jubilatoire). 2016 sera-t-il à nouveau son année? Possible. On l’y reverra en tout cas dans un spin-off d’Harry Potter, Les Animaux fantastiques.
P.G.

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