«Travailler avec Godard, c’est comme entrer au couvent»

CinémaLes Swiss Film Awards sont remis vendredi. Le Prix d’honneur va à Renato Berta, directeur de la photographie au fameux parcours. Rencontre

Plus célèbre directeur de la photo du cinéma suisse, Renato Berta est honoré par les Swiss Film Awards pour l'ensemble de sa carrière.

Plus célèbre directeur de la photo du cinéma suisse, Renato Berta est honoré par les Swiss Film Awards pour l'ensemble de sa carrière. Image: HENNING KAISER

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Dresser la liste des films auxquels a participé , c’est se retrouver au bas d’un majestueux fronton où s’inscrivent les noms les plus prestigieux de la cinéphilie du dernier demi-siècle. De la nouvelle vague suisse des Tanner, Reusser et Soutter (mais aussi de l’Alémanique Daniel Schmid) jusqu’au dernier film de Philippe Garrel, L’ombre des femmes, sorti l’an dernier, le Tessinois a prêté son regard et ses solutions visuelles aux plus grands: Jean-Marie Straub et Danièle Huillet, Godard, Chéreau, Rivette, Louis Malle, Alain Resnais, Manoel de Oliveira, Amos Gitaï…

Une semaine avant de recevoir, vendredi à Zurich, le Prix d’honneur des Swiss Film Awards pour l’ensemble de sa carrière, le directeur de la photographie donnait rendez-vous à Lausanne, au Café Romand, pour évoquer son parcours hors du commun, avec un plaisir évident de raconter et de débattre.

Comprendre les films

Premier constat à tirer de cette discussion à bâtons rompus où se télescopent les époques et les pays, il n’y a pas de «doctrine Berta», qui aurait même plutôt tendance à se méfier des concepts trop figés. «Inévitablement, le film devient autre chose que ce qu’on a dans la tête. Il faut rester très ouvert. On ne peut pas tenir de discours photographique au départ. Je suis même farouchement opposé à certaines théories d’opérateur sur l’éclairage. Cela n’a aucun intérêt! Essaie déjà de comprendre le film que tu es en train de faire et les éclairages viendront tout seuls.»

Au nombre des théoriciens qu’il fustige gentiment, il y a Jean-Luc Godard, «un cinéaste très fort, très intéressant dans l’action, le faire, mais pas dans ses théories», avec lequel il a collaboré sur Sauve qui peut (la vie). «Travailler avec lui, c’est comme entrer au couvent, un acte d’apostolat. Tu acceptes, tu rentres, tu fais tes prières et à la fin tu dis: amen.» Trop de psychodrames, de complaisance dans les crises le dissuadent de poursuivre l’aventure. «Je me suis engueulé avec pas mal de réalisateurs, confesse-t-il. Il y aurait de quoi remplir un catalogue.» Mais il ne livre pas de noms, préférant se souvenir de ses plus belles complicités.

Jalons de complicité

«C’est un métier de rencontres, de gens croisés au bon moment, et de ce point de vue j’ai eu beaucoup de chance.» Après sa fascination d’apprenti mécano pour les ciné-clubs et le Festival de Locarno où Freddy Buache lui transmet la passion, tout commence par une petite amie en contact avec Francis Reusser qui lui présente Alain Tanner. «On a fait Charles mort ou vif (1969) en vingt et un jours de tournage, à toute berzingue, le premier film important que je faisais – enfin, qui l’est devenu, parce qu’on ne le savait pas!» De fil en aiguille, le natif de Bellinzone écume le cinéma suisse, des deux côtés de la barrière de rösti – «J’ai toujours dit à Alain (ndlr: Tanner) quand il grognait sur les Suisses allemands: «N’oublie pas que tu es originaire d’Aargau!»

Après un temps d’allers et retours entre la Suisse et Paris, le directeur photo, toujours plus demandé, finit par s’établir dans la Ville Lumière, où il vit toujours. Il achève d’y peaufiner son art d’«un travail d’équilibriste», entre le fait d’être «au service» et de trouver le chemin «d’un dialogue» avec le cinéaste. «Parfois c’est très créatif, parfois pas.»

S’il ne garde que des bons souvenirs professionnels du tournage de L’année des méduses de Christopher Frank – une anomalie rafraîchissante sur sa trajectoire d’exigence cinéphile –, il semble chérir l’entente virevoltante avec Alain Resnais, qu’il rencontre sur des films enjoués (Smoking, On connaît la chanson, Pas sur la bouche); se remémore avec respect l’art de la focale trouvé chez Rivette ( Hurlevent) ; n’oublie pas l’intensité de sa relation avec Amos Gitaï (six films) et la découverte d’Israël.

Interlocuteur privilégié des réalisateurs, il se laissait aussi captiver par le jeu des acteurs – trouvant que Chéreau coupait trop pour se dédouaner de venir du théâtre. «On ne peut pas tout écrire, il y a toujours quelque chose qui se passe devant la caméra.» Les cinéastes ne travail­lant que sur une prise – Eric Rohmer, de Oliveira, Garrel – l’impressionnent. «Là, les comédiens bossent sérieusement!» pouffe-t-il.

Créé: 16.03.2016, 10h58

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