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Vincent Lindon, l’autre penseur de Rodin

A l'affiche du «Rodin» qui sort mercredi 24, l'acteur s'est découvert un amour véritable pour le sculpteur.

Vincent Lindon s'est beaucoup investi en «Rodin».
Vincent Lindon s'est beaucoup investi en «Rodin».
DR

Vincent Lindon a rasé la barbe de Rodin, mais le sculpteur l’habite jusqu’au bout des ongles rongés. Six mois d’apprentissage de la glaise, deux de tournage, cinq de postproduction… plus d’un an à fusionner avec un génie que la frénésie du monde laissait de marbre. «Le réalisateur Jacques Doillon me sculpte en train de sculpter Rodin qui sculpte.» Le Festival de Cannes leur dressera-t-il une statue? L’acteur préfère rappeler que Rodin a été refusé trois fois aux Beaux-arts et scandalisa avec L’age d’airain, son premier bronze en 1877, à 37 ans. Son indépendance lui plaît. «Je finissais de lire le scénario en tapant le numéro de téléphone de Doillon.»

Avez-vous compris quand vous aviez «attrapé» votre Rodin, comme lui le dit d’un modèle?

Je ne sens pas forcément quand je suis à la bonne place mais je sais ce que je ne veux pas. Souffrance et extase, c’est déjà pas mal! Je n’écoute jamais les conseils, je n’écoute que moi. Après une préparation de six mois, je savais dans quel sens je sculptais, je ne suis pas fou. Mais toujours avec la peur de mal faire.

Même après toutes ces années?

C’est pire, toujours plus dur d’arriver sur un plateau. Il n’y a plus d’inconscience, je sais ce qui m’attend.

Ce monstre sacré détaché du monde, est-ce l’opposé de Lindon, acteur citoyen engagé?

Je ne m’agace pas d’avoir été un porte-parole de causes sociales avec Welcome ou La loi du marché. Quand j’en ai marre, je fais Rodin. Mais j’ai adoré me voir en couverture du magazine Les Inrockuptibles avec «Lindon président!» pour Pater (ndlr: en juin 2011). A la réflexion, avec le réalisateur Alain Cavalier, qui jouait au président de la République et moi au premier ministre, nous émettions des idées assez incroyables, le salaire maximal ne devant pas excéder de plus de 10% le salaire minimal, des utopies de ce genre.

Accepteriez-vous un poste au gouvernement d’Emmanuel Macron, que vous soutenez?

Si c’est intéressant, j’irai! Mais pas à la Culture. Je pense à un poste où s’occuper vraiment des gens, qui change le monde, ou du moins les mœurs.

N’est-ce pas à des années-lumière de Rodin, replié sur lui, son œuvre, son nombril?

Et je ne pensais pas l’aimer autant… Je me voyais le jouer organiquement, voilà. Mais je me suis reconnu en pleine connivence dans ses aspérités, l’appétit, l’énergie increvable. Et l’égoïsme. Son plus grand défaut est aussi ce qui m’a attiré, Rodin est décevant en politique, en amitié, en amour. Je me demande si ce n’est pas le propre des génies. Il n’y a pas la place pour le reste, pour le cœur. C’est lui avant le monde entier, il n’a qu’un amour, c’est sa terre.

Rodin a été accusé de piller le travail de Camille Claudel. Le film, situé en 1880, aplanit ce procès.

Il fait une place à Camille, veille à ce que la glaise lui soit livrée. Mais c’est Rodin, le décevant Rodin qui ne tient pas ses promesses. En amour comme en amitié. Tiens, le peintre Monet en était fou amoureux, Rodin le respecte beaucoup, mais l’oublie tout autant. Il campe dans la fascination qu’il suscite auprès de ses pairs. Tous jalousaient sa liberté si moderne. Il est l’exemple de celui qui marche contre les idées reçues. Seul. Chez un artiste, l’émotion monte au cerveau jusqu’à l’obsession. Rodin, entre s’inquiéter pour un ami ou rester dans son studio avec une bougie, il ne choisit même pas. En société, il est le timide qui parle dans sa barbe, il a du mal à sortir une phrase, il ne donne pas son avis. Mais dès qu’il est face à sa terre, alors là!

Une obsession que vous comprenez?

Je comprends que le travail devienne un refuge. Et Rodin le dit à Cézanne: la beauté, on ne la trouve que dans le travail, sans lui, on est foutu. A mes yeux, mener une action jusqu’à son terme, c’est l’accomplissement suprême. Qu’il s’agisse d’être père de famille ou comédien d’ailleurs. J’y vois une question d’éducation. Et je ne parle pas de niveau social. Le pire sentiment à éprouver au monde, c’est celui d’un homme sans travail, qui alors, voit bien qu’il ne sert à rien.

Rodin qui parle à travers le corps des femmes, les troncs des arbres, sait-il à quoi il sert?

A mon avis, il le sait même très exactement, au point de refuser tout changement. Pourquoi s’y efforcerait-il, pour tenir ses promesses, se montrer plus présent? Il lui faudrait puiser dans son butin, donner de son temps. Or il est convaincu d’être le génie de la sculpture française du XXe siècle. C’est un dur à cuire, il est né comme ça.

Fonctionnez-vous ainsi?

J’essaie que non, mais c’est irrationnel. Depuis plus d’un an, tout ce qui ne concernait pas Rodin m’emmerdait profondément. Je n’avais qu’une envie, filer sculpter. J’ai menti sur mes horaires, prétexté des rendez-vous avec le prof, loupé des déjeuners. J’ai passé des heures au Musée Rodin, à lire, rêvasser.

Comment vous dégagez-vous du moule?

Dans cinq minutes, j’aurai tout oublié, je penserai à la famille à retrouver, à un pote à appeler, je vais à l’aveuglette. Je n’incube pas. Imaginez… Soixante personnages dans le ventre! Comme Rodin les voit en Balzac. D’autres artistes l’auraient sculpté une plume à la main, assis en majesté à son bureau. Lui expose Balzac portant ses personnages dans sa bedaine pointée en avant, telle un obus. Non, ce n’est pas moi.

Cette sagesse, serait-ce le privilège de l’âge?

C’est génial de vieillir. Je pense que tout inconvénient attire forcément des avantages. La peau flétrie, les rides, le manque de souffle après avoir monté trois étages, les guérisons de bobos toujours plus lentes… Ça doit se compenser! L’âge vous donne le recul, l’amusement, l’ironie. Vous vous permettez aussi d’opposer un refus aux corvées connes. Vous avancez dans ce qui vous va, en laissant avec bonheur ce qui ne vous va pas. Heureusement, sinon l’existence serait tragique.

Fils de grande famille, dilettante jadis, artiste désormais sérieux, qu’est-ce qui vous motive?

Ce qui m’intéresse, c’est de vivre longtemps, de faire le plus de bien possible aux gens qui m’entourent. J’adore rendre service, j’adore qu’on se serve de moi. Et accessoirement, je joue la comédie. Je peux ne pas faire de film pendant un an, ça ne me tracasse pas. Je suis un intranquille qui accepte de l’être.

Des questions qui se posent

Vous présentez Rodin au 70e Festival de Cannes. Qu’en attendez-vous après votre triomphe en 2015 pour La loi du marché?

J’y cours, j’y vole, je veux tout! Ce Prix d’interprétation, le premier que je recevais, reste un souvenir indélébile. Ce n’est pas une Légion d’honneur que j’aurais sollicitée, c’est le jury qui décide. J’étais submergé. Maintenant, je m’oblige à ne pas y penser, mais bien évidemment que j’ai envie d’en reprendre. Bon, sur ce coup-là, je ne suis pas sûr que mon cœur tiendrait!

Comment Rodin se conduirait-il à Cannes?

Rodin, j’en suis convaincu, n’aurait pas pu vivre à notre époque. Pas assez de silence pour lui, un solitaire qui passe des heures dans la forêt, si égoïste qu’il ne se pose même pas la question. Il fait, il est là, zéro calcul! Vérité, travail, beauté. Il fait des chefs-d'œuvre et se moque du reste.

Et vous?

Je suis sans dépendance ni propriété. Je fais ce que je veux. Je n’en ai rien à fiche des salaires, des jeux d’influence.

Quel est le prix de la liberté?

La reconnaissance tarde longtemps dans un monde fabriqué pour se faire remarquer.

Qu’est-ce qui vous énerve déjà à Cannes?

Les dizaines d’interviews qui partent sur un petit silence. «J’aimerais vous demander…» Là tu te dis, attention, ça va être puissant. Et ça tombe: «Qu’est-ce qui vous a plu dans ce rôle de Rodin?» Parfois, il me traverse l’esprit de répondre: «Que Jacques Doillon est un grand con et que j’emm… l’art français!»

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