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«Je ne voulais pas montrer l'activité des prostituées»

Elise Shubs revient sur le tournage de son premier film, «Impasse», nominé pour le Prix de Soleure.

Immersion: la cinéaste Elise Shubs s'est immergée durant un an dans le quartier lausannois de la prostitution de rue et de salon, à Sévelin
Immersion: la cinéaste Elise Shubs s'est immergée durant un an dans le quartier lausannois de la prostitution de rue et de salon, à Sévelin
Florian Cella

Une petite souris timide aux iris limpides. Voilà l’image qui pourrait venir à l’esprit de ceux qui rencontrent Elise Shubs pour la première fois. Une extrême délicatesse perceptible jusque dans le souffle de sa voix, en particulier lorsqu’elle s’adresse aux prostituées qui prennent la parole dans son film: «Tu veux que je finisse? OK, je plie; je prends mes affaires et puis je pars.»

Assise là, face à vous, dans un bar bien prolo de la rue de Genève, la jeune cinéaste lausannoise, 36 ans, mère de deux enfants, se révèle certes d’une grande douceur, mais dotée d’un cuir solide. Une personnalité intense, animée d’une détermination hors du commun, engagée et engageante. Il en fallait sans doute une pleine louche, de ces qualités-là, pour empoigner un sujet aussi complexe et casse-gueule que la prostitution. Un thème mille fois traité, pollué par les a priori, les clichés, les fantasmes. Comment montrer la vraie vie de ces femmes sans les exposer, une fois de plus, au regard forcément ambivalent du spectateur?

Mardi, deux jours avant son départ pour les 52e journées cinématographiques de Soleure où Impasse, son premier film en tant que réalisatrice, figure parmi les dix nominés pour le Prix, Elise Shubs sait qu’elle tient quelque chose. Ce qu’elle a vu et ressenti au fil d’une immersion de très longue haleine dans les bas-fonds de Lausanne est dans la boîte: «Je suis à l’aise et en paix avec ce que je montre.»

Aventure éprouvante

L’aventure aura été éprouvante, épuisante même. Physiquement et moralement. On le devine aisément, ce qui se joue dans le quartier de Sévelin à Lausanne n’est pas léger. Elise Shubs a passé un an, dès avril 2014, à documenter son sujet. Une recherche à la fois théorique et de terrain. Une année complète de repérage, de jour comme de nuit, par tous les temps. «Je voulais me confronter à ce monde de la prostitution de rue et de salon, emmagasiner un maximum d’avis, d’informations, observer, capter, tout noter dans mon carnet de bord.»

Tout en sachant que le but de son film n’était pas de faire une enquête ou un reportage. «Ce qui m’intéressait, c’était de rencontrer des prostituées. Pas celles qu’on entend habituellement et qui revendiquent un vrai choix. Je voulais faire entendre au public le témoignage de celles qui travaillent dans ce quartier-ci, au plus près de leur vécu. C’est un film de rencontres, pas une radiographie, ni une étude statistique. Et pour aller à la vraie rencontre, il faut se mettre soi-même à fleur de peau, c’est très déstabilisant.»

La boule au ventre

Mais comment gagner leur confiance? «J’ai fait énormément de permanences avec des collaboratrices de Fleur de Pavé. Cela a été ma porte d’entrée pour approcher les prostituées. Au début, dès que je sortais un stylo, il n’y avait plus personne. Mais comme je suis quelqu’un de déterminé, plus ça allait, plus j’étais décidée à pénétrer l’intimité de leur être. Le fait d’être là pendant des heures, des mois, le fait d’être mère comme 90% d’entre elles, m’a aidé.»

La réalisatrice s’accroche, surmonte ses craintes, son malaise. Non, ce n’était jamais facile de replonger dans ce monde-là: «J’avais la boule au ventre à chaque fois, j’y pensais 24 h sur 24. J’ai éprouvé dans ma chair ce que j’avais à peine osé imaginer. Je n’ai pas cherché à rencontrer la prostitution forcée, je voulais capter la réalité. Les femmes qui se sont ouvertes à moi et qu’on entend dans le film ont toutes été obligées à exercer ce gagne-pain, que ce soit à cause des contraintes d’un réseau, d’un village, d’une famille, d’un époux. Au départ, comme je voulais parler de leur vie à côté de leur activité, je me suis dit que je pourrais les suivre dans leur quotidien, mais j’ai vite réalisé qu’il n’y a pas de vie quotidienne, pas de vie sociale. Dormir, faire ses courses, repartir travailler.»

Le secret, la solitude sont omniprésents: «C’est une des choses qui m’ont le plus touchée, l’isolement que cela crée. Qu’elles m’aient laissée entrer dans ce secret m’a bouleversée.»

Spécialisée en droit d’asile, Elise Shubs est attentive depuis toujours aux fractures que la vie peut occasionner, sensible aux questions des migrations, elle a été conseillère juridique pour les femmes torturées. Cette expérience la mènera vers l’association Climage Audiovisuel où elle a œuvré plusieurs années en tant que productrice, co-auteure et preneuse de son, notamment sur Vol Spécial et L’Abri, de Fernand Melgar.

Enorme matériel d’observation

Au terme de son repérage, Elise Shubs se retrouve avec un énorme matériel d’observation, des heures de terribles vérités murmurées. Impasse mettra encore deux ans à naître. Quelle forme donner à tout ça, comment en faire un film de cinéma alors qu’aucune scène à ce stade n’a été tournée et qu’elle est résolue à ne rien montrer de l’activité? C’est le grand défi. «L’image habituelle de la prostitution, la femme en bas résille et tenue sexy perchée sur des talons aiguilles écrase nos perceptions et nos émotions vis-à-vis du réel. Je ne voulais pas de sordide, pas de sensationnalisme, pas de stéréotypes.»

En quête d’un regard différent, elle l’a trouvé. En la personne du photographe Matthieu Gafsou, dont elle connaissait le travail, en particulier sa série «Only God Can Judge Me», fruit esthétique d’une plongée sans préjugés dans le milieu lausannois de la drogue. Mais celui qui deviendra son chef opérateur l’avoue, quand elle est venue vers lui pour lui proposer de travailler sur Impasse, il a eu «un peu la trouille». Elise Shubs s’en amuse encore: «Il m’a dit, quoi, tu veux que je filme? Je suis photographe, mes images ne bougent pas. Mais c’est précisément pour cela que je l’avais contacté. J’avais besoin de quelqu’un qui soit d’accord d’inventer avec moi.»

Ensemble, ils arpentent le périmètre, quadrillent les 21 hectares de ce quartier à la fois orgiaque et postindustriel, tous deux fascinés par les détails qui racontent ce qu’on ne voit pas: «Je me dirigeais par le son, lui par le regard. On a fait des soirées phares, des journées capotes usagées… il n’y a aucune image volée.» Même pas une des scènes du début où une femme, sans leur prêter attention, se met à onduler face à son reflet dans la vitrine d’un entrepôt: «On a reçu plusieurs cadeaux du réel comme celui-ci».

A l’écran, les plans fonctionnent dans la longueur. Le spectateur a tout le temps de se promener dans l’image, de contempler la pluie, les flaques, le bal des voitures sans visages, d’écouter au loin la toux déchirante d’une prostituée dans la nuit glaciale et d’imaginer. Il ne se passe presque rien, mais tout est là. Plus puissant qu’un film d’action. Grâce à un travail approfondi sur le son et l’image, le dispositif filmique fait de ce quartier, plus qu’un théâtre, un des personnages du film, un organisme avec ses pulsations, ses humeurs, sa vie propre.

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