Cinquante mille festivaliers dans l’œil de la sécurité

Paléo En accueillant chaque soir une foule immense mêlant public, staff et invités, le festival doit gérer des risques propres aux grandes manifestations open air. Explication avec les spécialistes de Paléo.

Gérer la foule. Mardi, 19h: il y a du monde devant la Grande Scène pour le concert d’Arno. A cent mètres de là, en coulisses, l’équipe de sécurité veille au grain. Devant son écran, un géographe analyse des données annuelles sur les vols constatés sur le site, le rouge indiquant une forte densité.

Gérer la foule. Mardi, 19h: il y a du monde devant la Grande Scène pour le concert d’Arno. A cent mètres de là, en coulisses, l’équipe de sécurité veille au grain. Devant son écran, un géographe analyse des données annuelles sur les vols constatés sur le site, le rouge indiquant une forte densité. Image: Pierre Albouy

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C’est le coup de feu sur la Grande Scène. Arno, le Belge le plus rock’n’roll du monde, commence son show sous les cris du public. Il est 19h, la soirée démarre en trombe. Paléo, 40e édition, bat son plein. Il y a foule au concert, foule entre les stands, foule au camping. Du monde partout, dans la queue pour acheter une saucisse, qui patiente ici devant le distributeur automatique, éclusant plus loin une énième bière sous le soleil. Avec 35'000 entrées payantes pour 50'000 personnes au total chaque soir, Paléo compose une ville éphémère avec ses piétons, ses coins à la mode, ses masses critiques, ses flux et ses reflux. Mais qui règle la circulation?

«Centrale Garo», trois heures plus tôt. Fenêtres fermées, écrans de contrôle branchés en permanence, voici le «tableau de bord» de la manifestation. D’ici, on gère l’afflux du public, ses déplacements, sa densité, son comportement. Cela afin d’anticiper le moindre risque d’accident. Un malaise? Un incident de la circulation? Une tentative pour entrer sans ticket? Chaque information, chaque «événement» transmis par les collaborateurs sur le terrain, 1500 personnes au total, est reporté dans une base de données, une main courante informatisée qui permet d’analyser en direct ce qui se passe sur le terrain en temps réel, et de réagir illico. Un vol au camping? Une panne d’électricité? Trop de monde devant la Grande Scène? Par le biais des coups de fil, des messages ainsi que des six caméras fixes balisant l’Asse, tout est archivé de suite grâce aux outils informatiques.

Cent alertes quotidiennes

16h30. Une goutte de sueur glisse sur les tempes. Pascal Viot nous fait la visite. Spécialiste en gestion des foules, ce sociologue également chercheur à l’EPFL est l'actuel «coordinateur accueil et sécurité» de Paléo. La «Centrale Garo», le centre de contrôle, c’est son domaine. On le suit dans le territoire sans doute le plus sensible du festival…

Dans la «Centrale Garo», acronyme de «Groupe d’analyse de la réponse opérationnelle», une dizaine de personnes s’affairent 24 heures sur 24, depuis samedi dernier déjà, et jusqu’au lundi soir après la clôture du festival. Rien d’automatisé, ici. Le coup d’œil des contrôleurs reste essentiel, nous dit-on. Il permet de scruter en continu l’évolution de la manifestation, d’analyser au cas par cas la centaine d’alertes quotidiennes. Comment, avec pareil déluge d’informations, saisir ce qui a son importance? Outre l’ensemble de procédures établissant des dangers prioritaires, un outil particulier a été mis en place. Une cartographie du festival est établie heure après heure, indiquant des points chauds.

Un exemple: l’évolution des vols ces six dernières années. Sur un écran bleu, le plan du site; et sur le plan, des zones colorées, aux contours déclinant du jaune poussin au rouge incendie. Qu’y voit-on? Un déplacement des vols, ou tout du moins des objets déclarés comme tels, du camping vers la Grande Scène. Que s’est-il passé? Que doit-on comprendre? «Grâce au monitoring, nous avons constaté dans un premier temps que les vols étaient en augmentation dans le camping. En mettant en place une information préventive et en ciblant les horaires et les lieux, leur volume a baissé de 67% en deux ans.» Mais de nouveaux points chauds ont émergé, notamment devant les scènes. «Ce qui ne veut pas dire que les vols à la tire ont explosé, nuance Pascal Viot: un vol, c’est aussi bien une personne qui a perdu son portefeuille. Les objets trouvés en ramènent chaque soir un carton plein!» Mais s’il y a un risque propre à un festival, c’est la densité de personnes devant les scènes, poursuit notre interlocuteur «Le risque, ici, c’est une chute des spectateurs provoquant un empilement, ou une pression que les corps ne supportent pas.»

Sécuriser avec le sourire

Croisement entre l’ingénierie, les mathématiques, l’urbanisme, la géographie avec une approche sociologique, le projet d’un pareil dispositif est né il y a quinze ans. En l’an 2000 exactement, annus horribilis pour les open airs d’Europe… Cette année-là, au Danemark, le géant Roskilde – 100'000 visiteurs à l’époque – accueille en vedette le groupe Pearl Jam. Lors du concert, neuf personnes meurent étouffées par la foule. En 2000 toujours, à Paléo cette fois, le groupe Oasis annule sa performance en plein concert: pas de victimes heureusement, mais une frayeur royale pour les organisateurs. Pascal Viot s’en souvient, il œuvrait déjà comme bénévole: «Nous n’avions aucune procédure pour pareille situation.» En 2004 encore, toujours à Paléo, 279 personnes sont évacuées durant le concert de Muse. Pas de casse majeure, ici non plus, mais l’urgence de régler un problème majeur.

Comment améliorer la sécurité lors des concerts en plein air? Pascal Viot en a fait sa thèse de doctorat, épinglée par ses collègues entre les cartes du poste de contrôle: Le territoire sécurisé des grandes manifestations contemporaines, Département de sociologie urbaine de l’EPFL, soutenue avec succès en 2013. Où il est question de flux, de densité et de comportement. Trois termes clés pour comprendre la foule. Adepte de la «nouvelle psychologie des foules» – le crowd management en anglais – Pascal Viot nous explique: «Nous avons hérité d’une conception remontant au XIXe, considérant les foules «insurrectionnelles» comme une entité irrationnelle, négative. Une conception basée sur le seul comportement. Ce n’est que depuis peu que la théorie prend également en compte les flux et les densités. Ce renouvellement théorique démontre ceci: la foule n’est pas bête mais réagit aux messages qui lui sont donnés. Et user de moyens coercitifs pour la gérer n’est pas toujours bénéficiaire.»

Décompacter le public

Vaut-il mieux, dans ce cas, informer la foule, lui livrer le mode d’emploi, sourire aux visiteurs? «Un dispositif plus léger est une meilleure solution», soutient Pascal Viot. Une réussite: lors du concert de Stromae en 2014 sur la Grande Scène, pour anticiper une affluence plus importante que d’ordinaire, des écrans supplémentaires ont permis de décompacter le public. A revoir, en revanche: cet été, le festival a proposé une gestion différente de l’attente sur les quais du train de Nyon en direction de l’Asse. Problème: la foule, cette denrée que l’on choie avec la technologie dernier cri, brûlait au soleil en attendant son tour. Jusqu’au prochain réglage…


Paléo reste encore et toujours un rite de passage pour les jeunes et les ados

Garance et sa copine Ayla profitent de l’un des rares coins d’ombre encore libres pour se rafraîchir. A 14 ans, pour la toute première fois, les deux jeunes filles viennent seules, sans adultes ni chaperon, se faire chahuter les tympans sur la plaine de l’Asse. «Nous étions présentes l’an passé mais avec nos parents… Cette année, les miens m’ont offert des billets pour trois jours au choix», précise Garance.

Ce tout nouvel espace de liberté musicale, la demoiselle l’a conquis sans lutte ni heurts, ni même à coup de bulletins scolaires mirifiques. Pour elle comme pour de nombreux autres, le blanc-seing parental est peu à peu devenu une tradition lémanique, une sorte de rite de passage pour les ados du cru. «On aime bien l’ambiance, on va retrouver des amis, écouter de la musique sans programme précis… Mais nous n’avons pas encore l’autorisation de dormir au camping!» ajoute Ayla. Certes, il faut dire qu’ici la population sous tente demeure plus masculine et légèrement plus âgée. A l’image de Benoît, Romain et Charles, une triade de potes qui s’est fait offrir l’abonnement pour la semaine. Et l’emplacement au camping pour l’occasion. «Mes parents sont plutôt contents, ça leur fait des vacances!» s’amuse Romain. Avec toute l’énergie de ses 17 ans, il égrène les concerts qu’il compte suivre ce soir. Pointu dans ses choix le garçon… «Bon, les gars, si vous me suivez, ça va être une soirée badante!» Entre deux cannettes de bière, lui et ses copains comptent bien faire quelques découvertes: «Nous n’avons pas vraiment regardé le programme avant de prendre nos abonnements. On fait confiance à l’ambiance et on va se laisser guider par le bon son…» Ils ont donné rendez-vous à des amis à la fontaine, non loin de l’entrée. Leur copine nattée, Maya, semble elle aussi peu encline à se précipiter vers les têtes d’affiche. Objectif prioritaire: passer une «cool soirée».

Diable! Le contenu du programme importe donc si peu à cette jeunesse qui se déclare pourtant avide de foules? Pas vraiment, les jeunes spectateurs apparaissent comme étant de plus en plus exigeants l’âge venant. Présente hier, Audrey, 21 ans, n’a pas acheté son billet à l’aveugle mais une fois le programme annoncé. «Je viens spécifiquement pour The Script, Kings of Leon, The Do… Après, naturellement, je ne suis pas contre une ou deux bonnes surprises. Je ne connais pas Arno par exemple… On verra bien.» Pourquoi n’a-t-elle pas investi pour les autres jours? «Ça ne me convenait pas», répond-elle, sans animosité aucune. «J’aime l’idée qu’il en faut pour tous les goûts. Après, chaque festival a sa spécificité…» Autre frein de taille: le prix du billet, qui n’est plus financé par les parents… Même topo du côté de Lindsay, 21 ans également: «C’est un festival incontournable, pas uniquement parce qu’il est local mais aussi parce qu’il n’est pas connoté. Personnellement, faire des kilomètres pour aller écouter des groupes qui passent rarement en Suisse ne me fait pas peur, mais je ne vais pas bouder Paléo pour autant.»

Le charme de Paléo fonctionne donc encore sur la jeunesse. Et pourtant, sur le papier, le spectateur n’en finit pas de vieillir. Gentiment mais sûrement. Selon les chiffres officiels, le cru 2015 affiche cette année en moyenne 33 printemps au compteur, contre 32 ans en 2010 et 28 ans en 2007. Cinq années de plus dans les dents en l’espace de huit ans, voilà qui pourrait effrayer les têtes pensantes du festival. Au contraire, ces derniers ont le sentiment que les jeunes sont chaque année plus nombreux, mais préfèrent attendre des chiffres plus précis pour s’exprimer. Mais à voir les quantités de Stan Smith aux propriétaires tout juste pubères qui arpentent les allées poussiéreuses du festival, on se dit effectivement que la jeunesse est loin d’avoir pris ses jambes à son cou.

Cécile Denayrouse (24 heures)

Créé: 22.07.2015, 07h40

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