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Claire Bretécher quitte un monde de frustrés

Figure majeure de la bande dessinée, la dessinatrice d’«Agrippine» et des «Frustrés» a croqué les travers de son époque avec une autodérision mordante.

Avec «Les Frustrés», Claire Bretécher avait été saluée par Roland Barthes comme la «meilleure sociologue de l’année» en 1976.
Avec «Les Frustrés», Claire Bretécher avait été saluée par Roland Barthes comme la «meilleure sociologue de l’année» en 1976.
ed. dargaud

Elle habitait dans le même quartier qu’Amélie Poulain, sur la butte Montmartre. De son nid d’aigle, au cinquième étage, elle aimait scruter Paris, regarder les gens passer. Il y avait pourtant belle lurette que Claire Bretécher n’avait plus saisi sa plume Sergent-Major pour croquer d’un trait nerveux ses contemporains. Sa dernière création, «Agrippine déconfite», datait de 2009. Depuis, elle avait continué à illustrer quelques ouvrages, esquissant un sourire quand le centre Pompidou lui avait consacré une exposition monographique rétrospective, en 2016. Pas le genre à se monter du col, celle que Roland Barthes avait salué comme la «meilleure sociologue de l’année» en 1976, pour sa BD «Les Frustrés». «N’importe quoi!», avait répondu l’intéressée, jamais avare d’un «pfff…» ou d’un «bof!» quand on la complimentait.

Figure majeure de la bande dessinée depuis les années 70, Claire Bretécher fut longtemps l’une des rares femmes bédéistes reconnues en France, avant d’en influencer quantité d’autres. Disparue le 11 février à l’âge de 79 ans, elle laisse derrière elle une œuvre bien ancrée dans l’imaginaire, des «Gnangnan» de ses débuts à «Agrippine», en passant par «Cellulite» ou «Les Frustrés». Toute une galerie de personnages piquants qui l’ont vue s’attaquer à des sujets de société qu’elle aura très souvent identifiés avant les autres.

Tribu de blasés

Habile à saisir les tics de son époque à travers des héros pas franchement héroïques, elle a longtemps moqué la gauche caviar et les quadras torturés dans «Le Nouvel Observateur». En 1973, le magazine d’actualité français propose une page hebdomadaire à cette Nantaise devenue Parisienne bon teint. Bretécher livre «La page des Frustrés». Pour se documenter, et parce qu’il n’est pas question pour elle de fréquenter les bars et les restos chics, elle parcourt les articles de «L’Obs» et s’en inspire. Résultat? Une géniale tribu de blasés, discutaillant sans fin, affalés dans des canapés moelleux à se repaître de leurs névroses. Succès considérable.

Au sommet de son art, elle devient une égérie, elle qui avait déjà fait tourner la tête de quantité d’auteurs quand elle avait débarqué dans le milieu BD avec ses cheveux blonds coiffés à la garçonne et ses yeux verts. Bernard Pivot la surnomme «la divine». Elle a l’air de s’en foutre, mais elle savoure, elle qui a connu des débuts difficiles. Montée à Paris au début des années 60, elle livre des illustrations dans différents journaux du groupe Bayard. Période de vache enragée durant laquelle elle rencontre René Goscinny. Celui-ci l’invite à dessiner son «Facteur Rhésus», épopée d’un héros postal, dans «L’Os à moelle».

«Il n’a pas été content du tout du résultat et ne me l’a pas envoyé dire, avec courtoisie, comme toujours», racontera plus tard l’intéressée, peu douée pour dessiner les immeubles parisiens que réclamait le scénariste. Un couac qui n’empêchera pas Bretécher de retravailler avec Goscinny plus tard, dans «Pilote». Cette fois, les péripéties de Cellulite sauront convaincre le patron du journal d’Astérix, parlant alors d’elle comme du «seul dessinateur que je puisse me permettre de qualifier de belle fée, sans risquer de recevoir une de ces tartes dont la merveilleuse Cellulite a le secret».

Ado larguée

Des louanges qui n’empêcheront pas Bretécher de quitter «Pilote», pour participer à la création de «L’écho des savanes», avec ses amis Gotlib et Mandryka. «Marcel [Gotlib] voulait dessiner des bites, et moi j’avais envie d’un nouveau cadre», commentera-t-elle. Cette première expérience dans la presse pour adultes est suivie d’une collaboration au nouveau mensuel écologique «Le Sauvage», qui publie son «Bolot occidental».

Sollicitée de toutes parts, portée par des lecteurs enthousiastes, Claire Bretécher se lance dans l’auto-édition. Le premier recueil des «Frustrés» paraît en 1975, suivi entre autres de «La vie passionnée de Thérèse d’Avila». En 1988, elle lance Agrippine, prototype de l’ado larguée au caractère bien trempé. À travers elle et ses potes aux noms improbables (Moonlight Mollard, Persil Wagonnet), elle invente une novlangue flamboyante. Nouveau succès. Avec le temps, elle se lassera des états d’âme des ados, préférant ressortir régulièrement ses pinceaux pour brosser des gouaches et des huiles de ses proches. D’elle-même aussi. Des portraits sans concessions d’une artiste qui disait se trouver «ignoblement moche, totalement idiote, sans rien à dire». Tout faux.

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