Le timide aime transmettre sa grande culture du goût

PortraitYvan Schneider, le responsable de Slow Food Vaud croit que la gastronomie rime avec anthropologie et sociologie.

Quand j’étais ado, on mangeait bien mais la palette des plats était étroite. J’ai retrouvé un magazine de 1959 qui titrait: Epatez vos amis avec une recette exotique, les spaghetti bolognaise.

Quand j’étais ado, on mangeait bien mais la palette des plats était étroite. J’ai retrouvé un magazine de 1959 qui titrait: Epatez vos amis avec une recette exotique, les spaghetti bolognaise. Image: VANESSA CARDOSO

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Il a amené des kilos de livres, de dessins et de pages de journaux pour le rendez-vous: le président de Slow Food Vaud est intarissable lorsqu’il s’agit de parler de l’aventure de la nourriture, mais il est tout timide quand il s’agit de se raconter lui-même. Est-ce pour la photographe qu’il s’est concocté un look de mousquetaire romantique avec cette écharpe qui met en valeur son bouc soigné? Malheureusement, elle ne prendra pas de cliché qui fasse admirer ces belles chaussures rouge foncé qui accentuent le côté rebelle du prof vaudois. On s’assied à l’Auberge de l’Abbaye de Montheron, à deux pas de la salle où il organise avec ses amis la 3e Nuit du boutefas le 28 avril prochain, qui désignera Mister Boutefas 2017 dans un élan charcutier et convivial. Le lieu du rendez-vous n’est pas totalement choisi au hasard: persuadés comme l’enseignant que c’est dans l’enfance et l’adolescence que se forme le goût, les deux compères de l’auberge participent à des cours qu‘il donne à ses élèves en «économie familiale» du collège de Vevey.

«Quand on va avec lui et qu’on demande aux jeunes ce qu’ils mangeraient avec 10 francs, ils parlent de kebab ou de hamburger», raconte David Donneaud, le directeur de salle. «Yvan, c’est le philosophe de la cuisine, affirme le chef Rafael Rodriguez. Il peut tout expliquer sur tout, sa culture culinaire est sans limites.» Surtout, plus que la recette du papet vaudois qui pourrait accompagner son boutefas préféré, le prof traite la cuisine comme un outil sociologique, anthropologique pour analyser les cultures dans l’histoire ou la géographie. Et aussi comme un moyen de donner aux jeunes qu’il forme des «compétences du réel». «Il faut arrêter de distiller aux élèves du savoir formaté. J’essaie de les mettre en position d’apprendre par eux-mêmes. Mais, pour cela, ils doivent aussi connaître les bases. Dans ma classe de Vevey, c’est donc rigueur et plaisir.» Il s’amuse lui-même de sa devise: «On pourrait croire que je suis vieille France alors que je suis plutôt né dans une génération baba cool.» Si la politique le passionne en observateur éclairé, il a moins aimé en faire comme conseiller communal socialiste. Il n’a par exemple pas réussi à faire installer une cuisine de production dans le Collège de Copet… Et il n’y a pas réussi non plus à la Haute Ecole pédagogique, où il enseigne la «didactique de l’éducation nutritionnelle» à ses futurs collègues. «Il faut qu’on parle à nos élèves de leurs goûts, pas des nôtres, si on veut les intéresser.»

«J’ai retrouvé un magazine de 1959 qui titrait: Epatez vos amis avec une recette exotique, les spaghetti bolognaise»

L’ancien prof de français est tombé dans le métier presque par hasard, après avoir rêvé de Beaux-Arts mais s’est découragé devant l’école lausannoise. C’est plus tard que la cuisine l’a rattrapé, lui qui mettait le réchaud, la casserole et les pâtes dans son sac à dos de course d’école. Il passe un brevet complémentaire pour l’enseigner dans les années 1990. «Un homme dans les classes ménagères, c’était un peu provoc, non?» Et, plus les années passent, plus la cuisine est devenue le centre de son monde tant elle l’ouvre sur d’autres disciplines. «Avec l’expérience, on arrive à faire des connexions avec tout.» Dont l’un de ses dadas, l’interculturalisme. «Quand j’étais ado, on mangeait bien mais la palette des plats était étroite. J’ai retrouvé un magazine de 1959 qui titrait: Epatez vos amis avec une recette exotique, les spaghetti bolognaise. La cuisine est une base essentielle de la citoyenneté. Et les migrations les additionnent.» Avec la quarantaine de nationalités qui peuplait ses classes, il a été un des premiers profs à sortir un livre dont les recettes de tous les pays étaient fournies par ses élèves.

Des jardins festifs

Yvan Schneider s’est toujours intéressé à monter des projets un peu dingues, comme ce festival du court-métrage de Cully qui prêtait une caméra super-8 à qui venait l’emprunter au Café de la Poste. «On a fait beaucoup de choses ensemble, se rappelle le vigneron – atypique aussi – Gilles Wannaz, à Chenaux. C’est un vrai camarade. On se rejoint sur la sociologie du goût, sur nos valeurs, sur notre envie de s’amuser. On avait par exemple collaboré pour les Jardins de la Madeleine pendant la Fête des Vignerons 1999.» Le prof avait abattu sa haie pour faire un resto éphémère où les participants de la fête finissaient un peu tard. «Je participerai sans doute à celle de 2019, mais pas avec une telle implication», se promet-il.

«Yvan a un talent de dessinateur fantastique, poursuit le vigneron, mais il a mis un temps infini à prendre confiance en lui.» Ses croquis, il aime les faire à la terrasse d’un bistrot où il dessine la rue devant lui ou sur une île grecque où il croque des bateaux sur la plage. Sinon, il lit, il lit beaucoup, une dizaine de journaux et magazines par jour. Il se balade un peu dans les forêts qui lui rappellent la cabane que son père pêcheur en rivière et champignonneur amateur possédait près de Bavois. C’est dans une forêt du Jorat qu’il va reproposer cet été sa balade de cuisine historique, avec des stands pour chaque époque. «J’adorerais avoir Laurent Flutsch déguisé en légionnaire romain.»

Le garçon est d’abord entré dans la Semaine du goût grâce à Gilles Wannaz, pour «mettre le goût dans les écoles». C’est là qu’il a sympathisé avec Josef Zisyadis et qu’il s’est retrouvé ensuite président de la section vaudoise de Slow Food que l’ancien politicien préside au niveau suisse. «On essaie de décloisonner cette association pour sortir du petit cercle de convaincus. Ce n’est jamais bon de rester entre nous et de nous persuader qu’on a raison tout seul.» Le passionné de jazz conclut: «Tout est systémique, je n’aime pas ceux qui simplifient.»

Créé: 24.04.2017, 12h53

Bio

1959 Il naît le 7 mars à Lausanne. Sa famille habite Grandvaux où il se rappelle les joies avec les copains du village, l’épicerie où ils allaient traîner.

1976 Sorti du Collège de l’Elysée, commence l’Ecole normale, à la place de l’Ours. 1981 Part en voyage une année, Etats-Unis, Québec, Alaska.

1983 Rencontre Corine dans une colocation à Vevey, dans la maison où se situe le restaurant Ze Fork aujourd’hui.

1991 Après leur mariage, ils auront deux enfants, Martin, qui vient de boucler son Masters en droit, et Jeanne, qui boucle son CFC de… cuisine.

1997 Publie avec ses élèves un guide de recettes des 40 pays dont ils viennent.

2001 Entre à la Semaine du goût dès sa première édition.

2014 Sort Petite histoire de l’alimentation en Suisse.

2015 Devient président de Slow Food Vaud.

2017 Organise la 3e Nuit du boutefas, à l’Abbaye de Montheron.

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