Colson Whitehead l'affranchi

Rentrée littéraireAvec «Underground Railroad», le New-yorkais brise les codes réducteurs. Librement universel.

A la cinquantaine et après cinq romans, Colson Whitehead devient la coqueluche des lettres américaines.

A la cinquantaine et après cinq romans, Colson Whitehead devient la coqueluche des lettres américaines. Image: Madeline Whitehead

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Depuis la publication d’Underground Railroad, Colson Whitehead accumule les honneurs, Prix Pulitzer ou National Book Award. Hollywood le courtise pour une adaptation prochaine, ses lecteurs frisent le million. Avant de passer la main, le président Obama s’est déclaré grand fan de l’œuvre. Sous ses mèches afro, le New-Yorkais n’en attrape pas la grosse tête, se formalise à peine de ce déluge honorifique. Pour avoir grandi dans la soie, le surdoué dégage cette légèreté classieuse que procurent le luxe et la bonne éducation. Pourtant, jusqu’à ce stade d’un parcours sans faute, l’écrivain admet avoir tourné autour du «melting-pot» des origines.

Underground Railroad embrase l’Amérique de 1850 dans la vive bagarre idéologique qui conduira à la guerre de Sécession. Le Nord et le Sud se déchirent dans des règlements de comptes abjects. Alors que les citoyens blancs s’étripent, Cora, jeune esclave en Géorgie, s’enfuit. La frêle adolescente va grandir à travers les Etats désunis. Chaque frontière passée vers la liberté, permet au romancier de réécrire l’histoire en nuançant les points de vue. Ce dispositif complexe qui vise à dépouiller le récit d’une émotivité facile, ne flingue pourtant pas le sentiment. De la Caroline du Sud à l’Indiana, l’odyssée est traitée de manière sèche. Les cruautés tombent dans un cortège abrupt. «Le Tennessee se déroulait en une succession de fléaux.»

Alors que ses compagnons d’infortunes, afro-américains comme elle ou blancs utopistes, disparaissent sous les coups du sort, l’héroïne s’endurcit malgré elle. Elle se force à ne plus ressentir par instinct de survie. Les tortures les plus variables lui sont infligées. Au fil de ce voyage clandestin et futuriste, Cora chemine grâce à un réseau souterrain, des gares invisibles et des mécanos fantomatiques. A l’air «libre» se déroulent éviscération, pendaison et autres châtiments pour avoir fui le joug. Plus elle avance, plus elle découvre la subtilité des sévices. Sous couvert de soins médicaux, Cora comprend par exemple, que ses congénères sont utilisées comme cobayes de labo. Pire, les femmes sont stérilisées, l’homme blanc craignant d’être envahi par le nombre par la race noire. D’autres bonnes âmes lui donnent du travail comme comédienne. La voici réduite à jouer l’esclave au champ ou la soubrette docile dans des tableaux historiques visant à démontrer la modernité des esprits progressistes. Dans cet ordre d’idée, suggère Colson Whitehead, la ségrégation contemporaine peut s’exprimer par les travers les plus pervers. Mais il ne s’arrête pas à développer, menant sa chevauchée sur les machines de fer et de sang avec une vista rare.

Auparavant, l’auteur s’était fait remarquer par un esprit frappeur apte à aborder les territoires les plus divers. Au Village Voice, revue chic et intello où il a travaillé comme critique après ses études, il pesait les influences de son époque. «J’ai commencé à écrire dans les années 90, j’étais libre de ne pas avoir à me conformer à l’idée de ce qu’un écrivain afro-américain devait être. Ayant grandi sur les acquis du mouvement pour les droits civiques, j’ai eu des tas de modèles black excentriques, qu’il s’agisse de l’acteur Richard Pryor, de l’écrivain James Baldwin ou du golfeur Jimmy Walker.» Du coup touche-à-tout, il s’échappe dans la science-fiction ou la chronique contemporaine, les souvenirs d’une enfance atypique, portraits héroïques de vie ordinaire ou scènes de la vie new-yorkaise. Un traité sur le jeu à Las Vegas a achevé de casser toute stratégie prévisible. «J’ai le visage d’un joueur de poker, écrivait-il. Je suis maigre en apparence, mais au fond de moi, obèse du poids de mes échecs.»

Ainsi, Underground Railroad ne porte pas les stigmates habituels des romans de la misère raciale. Colson Whitehead revendique des lectures précises quant à son inspiration: le réalisme baroque de Cent ans de solitude, de Gabriel Garcia Marquez, la documentation édifiante du Voyage du pèlerin, de John Bunhyan, l’absurdité existentielle selon Kafka. Pour souligner combien Cora, en cassant ses chaînes, débarque sur une planète inconnue, l’Américain signale encore Les voyages de Gulliver. Pourtant, marqué au fer rouge par l’universalité de la condition humaine, son livre lui appartient tout entier.

Underground Railroad, éd. Albin Michel.

Créé: 13.08.2017, 15h43

En dates

1969 Naît dans la bourgeoisie new-yorkaise; étudie à Trinity School, une des plus anciennes écoles américaines.

1991 Diplômé de l’Université de Harvard; critique au «Village Voice», essayiste au «New York Times», «Granta», etc.

1999 «L’intuitionniste» lui vaut les éloges de John Updike et une critique extatique.

2001 «Ballades pour John Henry».

2003 «Le colosse de New York, une ville en treize parties», essai impressionniste.

2006 «Apex ou le cache-blessure».

2009 «Sag Harbor» sur son enfance aisée.

2011 «Zone 1».

2014 «The Noble Hustle: Poker, Beef Jerky Death», essai sur le poker.

2017 «Underground Railways» remporte
les National Book Award, Prix Pulitzer, Prix Arthur-C. Clarke, entre autres.

Underground Railroad

Colson Whitehead
Ed. Albin Michel, 399 p.

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