Diego, libre dans sa tête

Cinéma«Maradona» revit les années napolitaines d’un Dieu enchaîné

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La Piazza Grande est bon public mais pas au point d’applaudir en cours de film. Jeudi passé, elle s’est pourtant envolée en un tonnerre de claps et de bravos, au milieu de la projection de «Maradona». Non pour saluer le très bon film qu’elle savourait (elle s’en chargea au générique), mais pour acclamer le but d’anthologie que le footballeur argentin venait de marquer sur l’écran géant, ce 2e goal de la qualification contre l’Angleterre, élu «le plus beau du siècle», quand il dribbla depuis le milieu du terrain jusque dans les filets du gardien lors du Mondial de 1986. À 33 ans de distance, les 8000 spectateurs de Locarno se retrouvaient happés dans l’action comme s’ils découvraient ce but pour la première fois: est-ce là la force du film, celle de son héros ou de la beauté intemporelle du geste?

Une chose est sûre: en choisissant de raconter les années napolitaines de Diego Maradona, Asif Kapadia a trouvé un sujet en or massif. La ville la plus pauvre d’Europe transmuée par l’arrivée du footballeur le plus cher du monde; la gloire promise puis la chute sous les cris de trahison; la puissance brute d’un foot «à l’ancienne» dont les nombreux extraits mêlent leur grain à l’anarchie multicolore de Naples… «Diego Maradona est analogique, analyse le cinéaste documentaliste déjà auteur de «Senna» et d’«Amy». Il vient d’une époque brute, de la rue, d’un foot encore sauvage où l’on cassait une jambe sans recevoir de carton jaune.»

Le film repose sur de nombreux extraits sportifs, dont le fameux Argentine - Angleterre. Obtenir les droits de toutes ces images fut-il le premier impératif au projet?
Oui, c’était une négociation avec la FIFA, qui traditionnellement n’accorde pas de licence. Il faut de bonnes relations à l’interne, ou un sujet fort. Dans mon cas, le succès de mes films précédents, surtout «Senna», qui a été vu par un public au-delà des fans de courses automobiles, a beaucoup aidé. Le deal s’est négocié sur un nombre total de minutes utilisées – en l’occurrence un «poids» en octets – plutôt que sur des matches en particulier. Ensuite, pour lancer le projet, il y avait évidemment la question de Diego Maradona lui-même…

Vous pouviez faire un film sur lui sans son accord.
Bien sûr. Mais j’avais besoin de ses images à lui et à ses proches. Une bio officielle signifie que l’on a obtenu du sujet traité un accord de principe, pas forcément son droit de regard sur le contenu. Si j’avais fait un film non officiel, je n’aurais pas eu accès à son entourage et sans doute pas à certaines images de foot. Mais ça ne signifie pas que Diego a approuvé le film. D’ailleurs, il ne l’a pas encore vu.

Vous avez pu le rencontrer à Dubaï après de longues tractations. Était-ce comme chasser un fantôme?
L’homme à qui j’ai parlé a très peu à voir avec celui sur qui j’ai fait un film. De quoi se souvient-il de 1984? De peu, je pense. Son corps et son esprit ont traversé tant de choses! Mais c’était intéressant de l’interviewer afin qu’il commente des passages en voix off. Je n’ai pas rencontré Amy Winehouse ni Ayrton Senna, mais Maradona oui. Et pourtant je n’ai sans doute pas rencontré Diego.

Ressentiez-vous de la fascination? De la peur?
Avec tout ce qu’on a écrit sur lui depuis trente ans, on ne sait jamais. Est-il fou? Violent? En fait, il est plutôt calme et lucide. Je n’ai pas pris de caméra, juste un micro, ça a aidé. Je ne voulais pas qu’il joue un personnage. Les questions n’étaient pas faciles mais il a répondu franchement et sincèrement. Il reconnaît ses erreurs mais ne s’en excuse pas, il vit avec.

La mafia apparaît dès le début du film, dans une conférence de presse surréaliste…
Soyons clairs: «Senna» était inspiré des films d’action, «Amy» des comédies musicales. «Maradona» est un film de gangsters. Un Scorsese des années 80, avec les fringues et la musique. Maradona était un génie du foot mais un mec de la rue, et tu sais qu’il se collera à des voyous, aucun doute. On a retrouvé des photos dingues du milieu napolitain. Mais l’histoire de Maradona est si longue et touffue qu’au final ma question de réalisateur est toujours: est-ce pertinent? Si ça ne dit rien sur Maradona, je coupe. Si je ne peux pas parler à la personne sur l’image, je coupe. Je veux des faits, pas des opinions. L’entourage de Diego nous a envoyé des choses incroyables, jamais vues. Mais je les refuse s’il n’y a pas d’histoire là-dedans. Pour mon équipe, je suis le bad guy, je douche les enthousiasmes.

Le niveau de gloire vécue par cet homme, sauveur de Naples et champion du monde la même année, est-il quantifiable?
Non, impossible. Rien dans le monde n’est plus gros que le foot, et rien dans le foot n’était plus gros que le championnat italien à cette époque. De plus, Diego Maradona est parti plus bas que n’importe qui, et monté plus haut que tout le monde. Cela en a fait un symbole, connu partout, du niveau de Mohamed Ali. C’est pour cela qu’on pouvait en faire un film: c’est l’histoire universelle d’un homme et de son drame.

Espérez-vous qu’il verra le film et vous donnera son avis?
Dans un sens oui, ce serait une belle fin. Son entourage l’a vu et apprécié, le trouvant dur mais honnête. La réaction de Diego dépendra du contexte, je pense. S’il est dans un bon mental, ça ira et il le gérera bien. Sinon, tant pis.

Créé: 20.08.2019, 21h05

Critique


François Barras, journaliste

Dans la circulation, une petite Fiat fonce sur une musique 80’s synthétique et dans une image au grain rocailleux. Tout juste signé par le club de foot de Naples, aux tréfonds du classement italien, le prodige Diego Maradona, 24 ans, en sort et se fraie un chemin jusqu’à la conférence de presse.

Première question: «êtes-vous conscient que l’argent de votre transfert est celui de la mafia, comme tout ce qui touche à cette ville?» Le directeur du club interdit à son joueur de répondre et chasse de la salle l’impétueux reporter!

Les cinq premières minutes de ce documentaire résument tout: le montage surnerveux, les vidéos inédites enchâssées dans des images célèbres, l’ingénuité forcée de Maradona, «propriété» de Naples, où il fait le pari de rebondir après Barcelone. Il le réussira au-delà de toutes espérances, devenant un Dieu pour la ville en 1986 quand il lui fait remporter le championnat d’Italie, puis un paria cocaïnomane quand il marquera contre l’Italie au Mondial de 1990.

Si le terrain de foot occupe souvent l’écran, Asif Kapadia en utilise la force brute pour donner une dynamique épique et une touche vintage à son documentaire haletant, passionnant, sans concession. Maradona (qui n’est pas mort) y revit entier, invraisemblable de génie et de déraison.

«Maradona»
Asif Kapadia
***

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