Foulant la rue, la sneaker trouve sa place au musée

TendanceLa chaussure a fait exploser les codes, mélanger les univers artistiques pour s’imposer en objet de collection. Elle s’expose au Mudac à Lausanne.

Dans les rues new-yorkaises des années 80, la jeunesse revendique la culture de la rue, du hip-hop, affichant fièrement ses baskets aux pieds.

Dans les rues new-yorkaises des années 80, la jeunesse revendique la culture de la rue, du hip-hop, affichant fièrement ses baskets aux pieds. Image: PYMCA/UNIVERSAL IMAGES GROUP

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Observez durant cinq minutes les chaussures des passants. Le constat est sans appel: les baskets des villes, qu’on appelle sneakers, ont conquis les pieds des citadins, de Lausanne à New York. Ado, quadra, seniors, chacun à son modèle assortis à son style, qu’il soit sportif, rétro, sport chic ou classique. «Elle dit quelque chose sur la société, sur ses paradoxes, sur la manière dont on consomme, comment on se montre. C’est un bel objet postmoderne», analyse Marco Costantini, conservateur au Musée lausannois de design et d’arts appliqués (Mudac). L’institution lui dédie pour la première fois une exposition dès jeudi 18 septembre. «Sneaker Collab», organisée avec l’association Swisssneaks, présentera une centaine de modèles emblématiques des collaborations entre marques, artistes ou designers, symbole d’hybridation du luxe et du streetwear. L’exposition veut mettre ainsi en lumière le décloisonnement des frontières entre la culture urbaine et celle du sport, et plus largement des classes sociales.

Aujourd’hui la basket est reine. Elle titille la créativité des directeurs artistiques les plus en vue, Virgil Abloh chez Louis Vuitton, des stars du rap – Kanye West, entre autres – ou encore des artistes comme le plasticien japonais Takashi Murakami. Les modèles en édition limitée s’arrachent et affolent les collectionneurs (lire encadré). En juillet, une vente aux enchères record chez Sotheby’s a vu s’envoler les «Moon Shoes» à 437 500 dollars. Une des premières paires de Nike dessinée pour les Jeux olympiques de 1972. Jamais une basket n’avait été achetée aussi chère.

Comment une chaussure développée à l’origine pour des sportifs a-t-elle gagné le grand public, s’est-elle imposée comme produit de consommation jusqu’à atteindre un budget mondial de près de 80 milliards de dollars? «Cela représente dix fois celui du Ministère de la culture en France», met en perspective Max Limol, collectionneur, conférencier et auteur du livre «Culture sneakers, les 100 baskets mythiques». Retour en arrière: le mouvement prend naissance aux États-Unis où la sneaker squatte uniquement les terrains de sport. «Dès les années 70, les jeunes de la rue se la sont appropriée, explique Marco Costantini. En particulier les graffeurs et les fans de hip-hop, un style musical que beaucoup de basketteurs écoutent aussi. Elle a l’avantage d’être simple, confortable et permet de courir vite.» Rapidement elle devient un accessoire central du look des B-Boy, du style streetwear avec ses vêtements extralarges, soufflant un vent de rébellion.

Les rappeurs américains Run-DMC sont parmi les premiers à la populariser à large échelle, en adoptant les Adidas Superstar dans leur tenue. Ils les portent sans lacets, en hommage aux prisonniers, qui en sont privés en cellule. En 1986, le trio leur consacre même un morceau devenu un tube, «My Adidas». Pendant leurs concerts, le public se déchausse, brandissant leur paire à la main, transformant la marque en symbole de street culture et d’une génération en rupture avec son époque.

Il faut attendre le milieu des années 90 pour que les grandes maisons se réveillent et flairent le potentiel économique d’élargir leurs produits hors du sport. «C’est le moment où le marketing et le design s’associent pour créer des collections lifestyle. Jusque-là, leur ADN était centralisé sur la performance ainsi que la recherche et développement», poursuit Max Limol. Au-delà du design, l’aspect technologique de la basket a été et reste toujours central. «Quand Nike sort à l’époque sa Air Max, avec sa bulle d’air tout d’un coup visible, il crée une petite révolution. Aujourd’hui, les grandes maisons continuent d’innover, que ce soit par exemple dans la souplesse des semelles ou dans les moyens d’adapter la sneaker aux poids et à la taille des consommateurs», ajoute Marco Costantini.

Alors que chaque maison y va de sa nouveauté, les rééditions de modèles rétro explosent en parallèle. À New York, les premières ventes de paires Air Jordan avec sa tige montante portée par le célèbre basketteur provoquent des files d’attente interminables. Certains acheteurs se font même détrousser dans la rue et rentrent pieds nus. Chaque sortie est un événement exclusif. «Dès les années 2000, le marché change, poursuit le conservateur. La fréquence des lancements de nouvelles paires devient quasi quotidienne, mais continue à susciter toujours autant l’addiction des consommateurs et des collectionneurs.»

Miroir de la société

L’histoire de la basket, devenue objet iconique, colle parfaitement aux changements sociétaux de la fin des années 70, «le déploiement de la pop culture, les influences de Keith Haring, d’Andy Warhol, mais aussi une imagerie plus généreuse. La rue se réveille, impose ses codes, influence déjà les collections des couturiers, tels Jean-Paul Gaultier ou Lagerfeld qui faisait défiler chez Chanel ses mannequins en baskets dans les années 80.» Les frontières entre les milieux deviennent toujours plus poreuses. «Aujourd’hui, la basket révèle aussi ses paradoxes, entre une production sans limite et une recherche de modèles durables. C’est un symbole intéressant du dialogue entre les différents acteurs de la société.» Miroir aussi d’un train de vie plus stressant, où l’on se déplace davantage. Abordables et confortables, elles ont doublement gagné leur reconnaissance et les pieds de toutes les générations.


Une passion

La chasse aux modèles exclusifs attise les collectionneurs sur la Toile

Les Veveysans Dario D’Antonio et Anita Jovanovic collectionnent des baskets depuis une dizaine d’années. Ils partagent aussi leur passion pour l’accessoire dans des mises en scène originales qu’ils publient sur leur compte Instagram. (Crédit: Chantal Dervey)

L’adrénaline, une envie quasi addictive de posséder le plus rapidement possible l’objet tant convoité habitent tous les collectionneurs. Les accros aux baskets n’échappent pas à la règle. Les marques multiplient les sorties de modèles rétro ou griffés d’une collaboration avec un artiste prestigieux quasi quotidiennement. Édités en série limitée – impossible de connaître le nombre d’exemplaires à l’avance –, ces sésames exclusifs se vendent sur invitation dans certains magasins, voire certains pays, et peuvent ensuite s’écouler jusqu’à dix fois leur valeur sur internet. Max Limol, 47 ans, spécialiste de la culture sneakers et conférencier, les collectionne depuis les années 1980 et en possède 450. «Est-ce que j’en ai besoin d’autant? La réponse est non.

À chaque fois qu’on me demande pourquoi je les accumule, j’explique qu’elles sont le témoin du temps qui passe. Telle paire me rappelle un moment précis de ma vie, les copains avec qui j’étais adolescent par exemple. Grâce à elles, je me replonge dans mes souvenirs.»

Difficile de comparer la sneaker à un autre objet de collection. Elle a ses codes, et plusieurs profils de collectionneurs selon Max Limol. «Il y a le compulsif qui achète à peu près tout ce qui sort. Le sneaker addict, lui, se tient au courant des tendances du moment tandis que le superspécialiste est un peu en dehors du marché, sélectionnant uniquement des pièces rares qui apportent une valeur ajoutée à sa collection.»

Dans l’appartement veveysan de Dario D’Antonio et Anita Jovanovic, une pièce est dédiée à leur dressing et aux nombreuses boîtes de baskets du couple qui remplissent une armoire entière. Aux murs, des planches de skates, elles aussi collectors. Chacun a sa marque fétiche, Vans pour Dario, Nike pour Anita. Il en possède une petite centaine et sa compagne une cinquantaine. «J’ai commencé depuis une dizaine d’années quand je suis entré dans la vie active. Beaucoup d’habits, en particulier des T-shirts, puis les sneakers. J’aime les vêtements qu’on ne trouve pas forcément en Suisse, dit Dario D’Antonio, 28 ans. Au départ, je n’ai pas vu ça en investissement. Des pièces ont pris de la valeur avec les années, comme les T-shirts Supreme datant de 2000, qui valent aujourd’hui plusieurs milliers de francs.»

Avant l’explosion des réseaux sociaux, le collectionneur achetait ou revendait ses paires sur des forums. Désormais tout passe via Facebook, Instagram et le site américain de revente de référence StockX (coté en Bourse à 1 milliard de dollars).

Côté prix, le marché fluctue énormément selon le modèle, la pointure, s’il est neuf, le moment de l’achat. Dès qu’une paire a été vendue dans le circuit standard, elle réapparaît sur les sites de revente. «Les gens frustrés qui n’ont pas pu l’avoir tout de suite se précipitent et sont prêts à dépenser deux fois sa valeur. Si l’on n’est pas pressé, comme moi, mieux vaut attendre un peu que les prix baissent. Avant qu’ils remontent… six mois ou deux ans plus tard.» En Suisse, un seul revendeur d’éditions spéciales fournit ses clients, en Suisse alémanique uniquement. «Si une paire que je veux sort un samedi, je suis prêt à faire le déplacement jusqu’à Berne.» Quels sont ses critères? «L’esthétique d’abord, puis le style et le travail derrière la collaboration. Je n’achète pas pour acheter.» Le jeune homme se donne un budget maximal de 700 francs pour une paire. «J’en ai certaines à double, une que je porte et l’autre que je garde.» Toujours dans sa boîte d’origine, indispensable pour la revente.

Le couple partage, chacun à sa manière, cette passion pour le streetwear sur Instagram. Dario y publie des photos de ses pieds, sneakers et chaussettes assorties, et compte plus de 33 000 followers (dariodantonio). Anita, elle, montre à ses 17 000 followers un look assorti à ses baskets et… à une voiture, créant des compositions originales et décalées (jah_nita). «C’est un passe-temps avant tout», confie la jeune femme.

Depuis l’essor des réseaux sociaux

et des influenceurs, les marques dépensent moins dans leurs campagnes de publicité, selon Max Limol. Elles comptent sur les collectionneurs assidus pour mettre en scène leurs nouvelles acquisitions sur la Toile. Bien que ça évolue, il s’agit encore d’un marché très masculin, qui possède un vestiaire moins varié que celui des femmes. Pour l’homme moderne, la basket reste l’un des rares accessoires pour exprimer sa personnalité.

Créé: 23.09.2019, 15h22

Collectors griffés au Mudac



Produit de l’union entre Adidas et le rappeur Kanye West, la Yeezy Boost 350, très confortable, reste un modèle tendance.




Collaboration entre l’Air Max 1 de Nike et une ancienne marque romande, +41, éditée à 41 exemplaires vendus aux enchères.




Réédition de la Nike Mag de 2011 par le designer star de la marque Tinker Hatfield. C’est le modèle dessiné à l’origine pour Michael J. Fox («Retour vers le futur», 1985).




Le modèle d’Air Jordan Spiz’ike imaginé par le cinéaste Spike Lee en 2006, qu’il a dédicacé sur l’avant. Il en existe 4000 paires.


Des privés au CIO

Pour «Sneaker Collab», à découvrir dès le 18 septembre, le Mudac a récupéré une centaine de paires issues, entre autres, de collectionneurs privés, et du CIO (Comité international olympique), datées des vingt dernières années.

Après la lucrative alliance entre le basketteur Michael Jordan et Nike dans le milieu du sport, les collaborations ont fleuri à tout va. Mais les stars du rap et de la musique ont toujours été des figures emblématiques dans le milieu. Un phénomène qui dure, et se nuance. «On observe une internationalisation des icônes culturelles, note Marco Costantini, conservateur au Mudac.

Les marques misent aussi bien sur les personnalités que tout le monde connaît que sur les artistes émergents.»

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