Gérer le danger d’avalanche, un savoir unique et ancestral

PatrimoineL’Unesco pourrait classer cette science empirique sur sa liste du Patrimoine culturel immatériel. Un projet défendu par la Suisse et l’Autriche. Verdict à la fin du mois.

Une avalanche peut se déclencher dès qu'une pente dépasse 30 degrés et que des couches de neige s'en détachent. Très contrôlés, les déclenchements préventifs d'avalanches - comme ici aux Diablerets - ne demeurent pas moins impressionnants.

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Qu’est-ce que la Fête des Vignerons, le Carnaval de Bâle et la gestion du danger d’avalanche peuvent-ils bien avoir en commun? L’Unesco. Les deux premiers ont déjà obtenu leur inscription sur la fameuse liste du Patrimoine culturel immatériel de l’humanité et le troisième attend une décision pour la fin du mois de novembre. Apportant à notre pays une reconnaissance symbolique et internationale. L’Office fédéral de la culture a conjointement soumis avec l’Autriche cette dernière candidature, vaste savoir empirique et ancestral.

Mais pourquoi la Suisse détiendrait-elle en particulier cette connaissance commune à tous les pays alpins? «Nous bénéficions d’une très longue tradition dans le domaine, précise Thomas Antonietti, ethnologue, responsable du Patrimoine immatériel au Service de la culture du Canton du Valais et membre du comité de rédaction du dossier de candidature. En précurseur, la Suisse a commencé à en faire une science dès 1930 en complétant les connaissances empiriques par d’autres plus techniques. Ce mélange de divers savoir-faire est unique.» Autre modalité typiquement helvétique: les avalanches concernent toute la population, «du citadin qui se rend en montagne aux habitants des villages alpins». Elles impliquent également une large palette de professionnels. À l’instar des ingénieurs responsables des infrastructures, tous les métiers du tourisme d’hiver – du professeur de ski au directeur des remontées mécaniques – mais aussi des employés des services communaux et cantonaux chargés des risques naturels, des scientifiques, des paysans ou encore des guides de montagne. Tout l’art de cette gestion du danger d’avalanche réside dans la maîtrise de cette communication multidirectionnelle impliquant un nombre d’acteurs conséquent.

Savoir transmis de père en fils

Bien avant que les scientifiques d’aujourd’hui n’arrivent à anticiper des déclenchements de coulées de neige, voire à recomposer en trois dimensions des avalanches grâce à des logiciels informatiques toujours plus performants (lire encadré), nos ancêtres des villages alpins usaient déjà de leur bon sens. Et d’un savoir transmis de père en fils afin de construire leurs maisons dans des endroits stratégiques, regroupées entre elles hors des zones critiques. C’est vers la fin du XIXe siècle que les autorités fédérales prennent conscience de l’importance de la fonction protectrice des forêts. Le Conseil fédéral, explique Thomas Antonietti, émet alors une loi pour réglementer la surexploitation et l’entretien de ces poumons verts, véritables barrières naturelles protectrices.

L’hiver meurtrier de 1951

La construction des voies de chemins de fer – en particulier, celle du tunnel ferroviaire du Gothard, qui débute en 1872 – marque un tournant majeur dans la gestion du danger d’avalanche. «Il fallait absolument protéger ces voies en intervenant directement sur le terrain. C’est le début de l’installation de paravalanches.» L’étape d’après fut d’équiper les zones habitées de ces mêmes structures. Le «terrible hiver» de 1951 qui secoua les Alpes et la Suisse en particulier avec des centaines d’avalanches meurtrières renforça encore un peu plus la réflexion d’un aménagement du territoire alpin plus sécurisé. Depuis, la qualité des infrastructures n’a cessé de s’améliorer. On en veut pour preuve les nombreuses chutes de neige de l’hiver dernier comparables à celles de 1951. «Nous n’avons cette fois recensé aucune perte humaine dans des zones habitées, contrairement aux nombreuses victimes de l’époque.» Les personnes touchées étant principalement les sportifs qui évoluent en hors-piste.

«Aujourd’hui, la connaissance toujours plus fine du terrain permet de diminuer drastiquement les risques, poursuit-il. Notamment grâce au déclenchement artificiel et à distance des avalanches.» Sur la route qui conduit à Zermatt par exemple, des radars analysent la pente en permanence, permettant de bloquer l’accès à la moindre alerte. Reste le défi du réchauffement climatique qui influence continuellement l’étude et la gestion du risque. «Contrairement à d’autres traditions suisses, ce savoir-faire est totalement orienté vers le futur.»

Critères de sélection

La candidature pour l’inscription sur la liste du Patrimoine culturel immatériel de l’Unesco doit répondre à certains critères. Si la gestion du danger d’avalanche se distingue d’autres traditions suisses purement culturelles, comme la Fête des Vignerons, elle remplit toutefois les mêmes conditions: être l’expression d’un savoir-faire qu’une communauté a transmis à au moins deux générations et être reconnue par ladite communauté.


Les avalanches tuent moins depuis 25 ans

Sur le terrain, les guides de montagne jouent un rôle-clé dans la transmission d’informations aux scientifiques afin d’élaborer les bulletins d’avalanches. Si les pentes à risque sont équipées de paravalanches (voir image ci-dessous) pour protéger les routes et autres infrastructures, l’observation régulière et in situ reste indispensable. «De nombreux guides rendent un rapport quotidien aux antennes régionales de l’Institut pour l’étude de la neige et des avalanches (SLF) dont le siège est à Davos, explique Pierre Mathey, secrétaire général de l’Association suisse des guides de montagne. La Suisse est leader mondial dans le domaine avec ses deux bulletins par jour (l’un à 8h, l’autre à 17h) qui offrent une couverture régionale, contrairement à nos voisins dont les informations sont plus générales.»

Sur le front de la prévention, les messages passent bien, poursuit le professionnel (en photo ci-dessous). Car les personnes les plus à risque de passer sous une avalanche aujourd’hui sont les freeriders et amateurs de ski de randonnée. «Du côté des statistiques, on recense en moyenne 25 morts par année dans les Alpes suisses, mais en 25 ans on a doublé le nombre de skieurs hors piste. Ce qui veut dire qu’on a proportionnellement moins d’accidents mortels causés par des avalanches.» La gestion du risque passe aussi par la formation de la population.

Le Club Alpin et les guides de montagne proposent régulièrement des cours d’initiation d’un week-end afin de mieux comprendre l’analyse du manteau neigeux et maîtriser les équipements de secours. Le matériel d’autosauvetage n’a cessé, lui aussi, d’évoluer (détecteur de victimes (DVA), sonde et pelle). «Avec les nouveaux modèles de skis, plus larges, on tombe moins. L’application White Risk développée par le SLF fournit également une source d’information incroyable, disponible en un clic.»

La Suisse bénéficie d’un groupe de prévention des avalanches regroupant 16 associations nationales dont les guides, l’armée et le Secours alpin qui émet régulièrement des directives. «La culture d’une politique de montagne fait partie de l’ADN des Suisses et notre force est de savoir garder ce lien fort entre le terrain, les infrastructures et les scientifiques», conclut Pierre Mathey.


Observer les couches de neige de l’intérieur

Les avalanches n’ont presque plus de secret pour Pierre Huguenin (en photo ci-dessous), responsable de l’antenne valaisanne de l’Institut pour l’étude de la neige et des avalanches (SLF).

Au cœur des recherches du centre: l’observation du manteau neigeux et de ses différentes couches. Pour ce faire, il bénéficie, entre autres, de données sur les avalanches ayant causé des dommages, récoltées depuis 1936. Il développe également des outils de pointe pour mieux comprendre les phénomènes physiques qui se passent dans la neige. Grâce à des représentations en trois dimensions sur ordinateur, les scientifiques arrivent à recréer une avalanche. «On peut simuler l’évolution du manteau neigeux à un endroit particulier. Et même la distance que l’avalanche pourrait atteindre. La tendance actuelle est de créer à l’aide de la réalité virtuelle des modèles de simulation d’une plaque de neige qui se décroche pour être au plus près de ce que vivrait un randonneur à skis.» Dans la montagne, Pierre Huguenin travaille directement avec les avalanches en les déclenchant artificiellement sur le site de recherche de la combe d’Arbaz, en Valais.

Depuis un bunker (photo ci-dessus), l’avalanche est observée de l’intérieur avec des instruments qui mesurent la pression, la vitesse et la température. L’évolution de l’avalanche est aussi suivie par des caméras, dont une infrarouge car «avec le réchauffement climatique, on est de plus en plus confronté à des avalanches mixtes composées de neige froide au sommet puis plus chaude en bas» (24 heures)

Créé: 03.11.2018, 16h08

Divers points de vue pour cerner les risques naturels en milieu alpin

En parallèle de la candidature de la Suisse à l’Unesco, le Canton du Valais a mis sur pied un projet interdisciplinaire consacré au risque naturel alpin. Présentée conjointement par les Musées cantonaux, la Médiathèque Valais et les Archives du Canton, cette initiative baptisée «RISK» propose différents points de vue pour interroger cette notion et les stratégies mises en place pour vivre avec ce phénomène. Au Pénitencier de Sion, l’exposition «RISK» met en lumière le regard que portent nos sociétés sur les stratégies mises en œuvre pour éviter les catastrophes (jusqu’au 6 janvier 2019).

Aux Arsenaux, «Neige, beauté fatale», montre le travail du nivologue Robert Bolognesi (jusqu’au 5 janvier 2019).

À la Médiathèque Valais de Martigny, deux films, «Aléalinéa» et «Se souvenir des risques alpins», abordent en fiction individuelle ou en mémoire collective la thématique. Enfin les familles peuvent profiter de rando-découvertes à télécharger avec l’application gratuite GuidiGO.

L’appel à la protection divine

L’origine du sauvetage est née du risque d’avalanche. Les premiers à sauver les pèlerins et commerçants qui traversaient le col du Grand-Saint-Bernard au XIXe siècle étaient les guides envoyés par les chanoines et accompagnés des célèbres chiens. L’avalanche est ainsi devenue un élément constitutif de l’iconographie et de la représentation de la Suisse, notamment à travers les chiens (voir ci-dessous l'image de ci-dessous, nourrissant depuis des siècles les légendes et imageries populaires.



Longtemps, les croyants s’en remettaient à la protection divine pour affronter les forces de la nature. Contre les avalanches destructrices, le favori des saints patrons était saint Nicolas. À Niederwald, dans le district de Conches (VS), une procession était célébrée en son honneur le jour de son anniversaire. Ailleurs dans les Alpes, des chapelles étaient aussi érigées comme sanctuaires protecteurs.

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