Il a offert ses Hodler à Dallas

Beaux-ArtsRichard Barrett, le plus grand collectionneur d’art suisse à l’étranger, était à l’inauguration du MCBA. Un musée à son nom abritera sa collection au Texas.

Richard Barrett était présent à l’inauguration du Musée cantonal des beaux-arts. Il pose devant «L’été» de Félix Vallotton. Lui-même possède une vingtaine d’œuvres du peintre vaudois.

Richard Barrett était présent à l’inauguration du Musée cantonal des beaux-arts. Il pose devant «L’été» de Félix Vallotton. Lui-même possède une vingtaine d’œuvres du peintre vaudois. Image: Patrick Martin

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Observer Richard Barrett évoluer dans les salles du nouveau Musée cantonal des beaux-arts, où il s’est rendu à l’invitation de la Fondation Vallotton, est un ravissement. Attentif aux explications de son guide, il a lui aussi des choses à dire. «Vous voyez, là? Vallotton a de nouveau mis cette petite touche de rouge qu’il aime tant dans son paysage.» L’homme au veston de velours et à la pochette rose dit cela comme s’il parlait d’un ami, comme si notre Félix vaudois lui avait parlé de ce rouge lors d’un échange épistolaire. «J’ai beaucoup lu. Je suis devenu un historien de l’art suisse», dit-il avec une assurance sans prétention.

«Who the hell is Hodler?»

La passion pour l’art d’ici du Texan d’adoption – Anglais né en Afrique, installé en 1984 à Dallas, où il a fait fortune dans la réassurance – est née lors d’un dîner chez Monique Barbier-Müller, au début des années 90. Arrêté devant le tableau avec «des femmes aux robes bleues», accroché dans le salon de la collectionneuse genevoise décédée cet été, Richard Barrett se rappelle avoir posé une question qui l’avait heurtée: «Who the hell is Hodler?» Il sera renseigné fissa sur l’importance du peintre, mais aussi sur l’étendue d’un art suisse méconnu aux États-Unis. Il acquerra son premier Hodler en 1997 à Art Basel, chez le galeriste berlinois Michael Haas, avec feu son épouse, Nona, Texane de 5e génération décédée en 2014. Leur arrivée sur le marché provoquera des records de ventes d’Hodler dans les années 2000 chez Christie’s ou Sotheby’s. Aujourd’hui, leur collection d’art suisse est considérée comme la plus grande hors du pays. Peut-être même la plus grande en mains privées tous pays confondus.

Estimée à «plus de 100 millions de dollars» par son propriétaire, cette sélection de tableaux et de sculptures d’artistes nés en Suisse sera exposée dans le futur Barrett Museum, à construire d’ici à 2025 sur le campus de l’Université du Texas, à Dallas (UTD). Les quelque 450 œuvres ont été données à l’institution en novembre 2018. Angelica Kaufmann, Caspar Wolf – «le Louvre n’en a pas, nous on en a douze!» fanfaronne Richard – ou Cuno Amiet y côtoient Anker et Füssli, sur une période entre 1360 et 1940. «Et notre fondation va continuer, acquérir des œuvres plus modernes aussi», promet Richard Barrett, qui avoue un esprit compétitif contrarié parfois par un certain Christoph Blocher qui fait monter les prix.

Un musée dédié à l’art suisse dans la ville de George W. Bush, vraiment? Richard Barrett y tient dur comme fer. «On ne voulait pas que cet art retourne en Suisse, mais plutôt que les gens d’ici apprennent à le connaître. Or toute la littérature sur l’art suisse est écrite en français, en allemand ou en italien. Des langues que les anglophones pratiquent peu.»

Ambassadeur de la Suisse

Lui en parle seize et s’ouvre à tous les arts. «Le matin, je le trouve parfois en train de s’exercer à la calligraphie arabe. Il fabrique ses propres ordinateurs, et puis il a commencé à chanter de l’opéra à 60 ans», raconte sa troisième épouse, Luba, une artiste russe qui le qualifie volontiers de «Renaissance Man». Katia Poletti, conservatrice de la Fondation Vallotton, que le collectionneur soutient avec régularité, approuve le surnom donné à l’homme de 78 ans. «Richard est curieux de tout. Depuis qu’il a mordu à l’art suisse, il se documente sur ce qu’il a, forme une collection cohérente et reste accessible. C’est un vrai ambassadeur pour la Suisse.» Un ambassadeur généreux qui ne s’arrête pas aux frontières américaines, preuve en est le don de la grande toile «Le Bouquet» (1922) de Vallotton au Petit Palais, à Paris, «parce que ça manquait à leur collection».

Auparavant, Richard et Nona Barrett avaient déjà offert leur fonds d’art texan et contemporain au Dallas Museum of Art en 2007, «pour faire de la place pour l’art suisse», sourit le mécène. En effet, tous les murs de la maison de près de 4,5 acres (près de 20'000 m2) «construite autour des œuvres», des salons aux salles de bains, arborent un paysan saviésan ici, un lac Léman là. Seule une araignée de Louise Bourgeois (la première, selon Barrett), demeure des anciennes collections. Déplacées au gré des prêts au Musée d’Orsay, à la Tate Britain ou encore au Metropolitan Museum of Art, les œuvres bénéficient d’une attention chaque jour renouvelée. «Ce sont des peintures et des sculptures que nous aimons, qui nous donnent de la beauté et une raison de vivre», indique Richard Barrett. Son préféré? Un Max Buri représentant sa femme et sa fille devant le lac de Brienz (1901); il trône de manière permanente au-dessus du bureau. Madame, depuis longtemps conservatrice de la collection, s’enflamme pour Füssli et emporte toujours dans ses voyages l’impression d’un petit Vallotton, qu’elle nous montre amoureusement.

Voient-ils une «Swiss touch» chez ces artistes nés ici? Quand Luba y décèle une certaine «intimité», Richard répond: «Non! Il n’y a pas d’académie suisse comme c’est le cas ailleurs. Les Suisses sont partis, se sont adaptés, sont devenus très internationaux. Ces peintres sont des citoyens du monde.» Et de rappeler, les yeux écarquillés, que Charles Gleyre était le professeur de Monet, ou que les champs vides de Vallotton racontent le début de la première guerre en France. Du «Who the hell is Hodler?» Richard Barrett est devenu aujourd’hui, au gré de ses lectures, voyages et acquisitions, quasi le voisin du plus célèbre des peintres suisses.

Créé: 18.10.2019, 07h59

Le portrait de Giulia Leonardi, premier Hodler acquis par le collectionneur en 1997. (Image: The Richard Barrett Collection, Dallas)

Le tableau de Max Buri qui trône au-dessus du bureau de Richard Barrett: «Il y a tout: un portrait, une nature morte et un paysage.»

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