«J’ai l’impression que le Musée Jenisch est devenu un poids pour Vevey»

CultureCinq ans après être arrivée à la tête de l'institution, Julie Enckell Julliard quitte ses fonctions de directrice. Elle avoue «baisser les armes.

Julie Enckell Julliard, directrice du Musée Jenisch de Vevey, jette l'éponge.

Julie Enckell Julliard, directrice du Musée Jenisch de Vevey, jette l'éponge. Image: Keystone

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Mais qu’est-ce qui ne va pas avec le Musée Jenisch? L’institution veveysanne est à nouveau sans direction. L’une des plus grandes collections d’art visuel du canton en mains publiques (45'000 pièces à l’inventaire), 120 ans d’âge, des Courbet, des Bocion, des Hodler, l’opportunité de caresser des yeux les plus belles feuilles de l’histoire de l’estampe et de voir des Kokoschka en permanence, une force de proposition et de conviction qui se vérifie en ce moment même avec le très rare Franz Gertsch, est décapitée.

Arrivée en 2013, dans la foulée du départ peu commenté mais lourd en non-dits de Dominique Radrizzani, Julie Enckell Julliard a quitté ses fonctions, «déchargée de ses obligations». La directrice démissionnaire rebondira à la HEAD de Genève en tant que responsable du Département du développement culturel. La décision lui appartient, prise «indépendamment» de son absence médicale pour une hernie discale. Ce départ fragilise les fondations d’un musée que ses créateurs rêvaient «mieux que Le Louvre».

«J’aime profondément ce musée et ses collections. C’est difficile de lutter contre tout un système, peut-être que les suivants y parviendront mieux»

– Cinq ans à la tête d’un musée c’est court, ou était-ce trop long dans le contexte chahuté d’une politique culturelle pénalisée par les finances d’une Ville qui a mal à son budget?
– Il y a deux niveaux de réponses, effectivement. Le premier est personnel. Dans un moment de transition, j’ai réfléchi aux objectifs que je m’étais fixés et aux résultats obtenus. Il s’agissait de renforcer l’identité, la position, le rayonnement du Musée Jenisch comme un pôle qui compte pour les arts graphiques, je voulais faire en sorte que les gens puissent venir à Vevey dans cette perspective et en sachant ce qu’ils allaient y trouver. Plusieurs signes dont la rentrée de la collection de 800 Hodler du Biennois Rudolf Schindler, l’arrivée des 3121 œuvres papier d’un collectionneur romand restant anonyme ou les 244 Picasso du Zurichois Werner Coninx m’ont permis de croire à la concrétisation de ses ambitions pour un musée et ses collections, et je veux le dire, que j’aime profondément. Tous ces indices m’ont fait voir que j’arrivais à la fin d’un cycle. Il aurait pu être suivi par le début d’un autre, c’est vrai! Mais il y a effectivement une deuxième partie à la réponse: j’ai l’impression que ce musée cristallise des conflits et des soucis qui ne sont les siens.

– Une intuition ou des faits?
– Je l’ai vérifié devant certaines initiatives qui ont été bloquées ou lorsque la donne quant à l’utilisation de notre réserve pour les acquisitions de prestige s’est vue modifiée arbitrairement. Tous les musées disposent d’un tel fonds afin de pouvoir réagir et tenter de concrétiser un achat important pour eux, après une proposition motivée, ils ont aussi les compétences pour en décider. Ce n’était plus le cas à Vevey, la confusion des rôles était devenue inacceptable. Le Musée devra aussi faire avec une nouvelle coupe budgétaire de 10% de moins sur son enveloppe de fonctionnement en 2018. Mais si ces difficultés financières étaient déjà là lorsque je suis arrivée, si je les comprends, c’est davantage le fait de voir que l’on n’ait pas – ou plus – envie de faire de cette institution phare un atout pour la ville, qui me chagrine. Pourtant les résultats sont là: l’Albertina de Vienne a puisé dans nos fonds pour son expo Hodler et la Morgan Library & Museum de New York va reprendre notre «Hodler, l’infini du geste» de 2015. Il faut aussi ajouter cette succession de donations incroyables qui nous a permis de faire entrer plus de 7000 pièces en cinq ans, soit une progression de 15% de notre inventaire. Si c’est le travail d’un directeur, c’est aussi une marque de confiance pour une institution.

– D’un côté Lausanne avance ses pions en force avec Plateforme10 et pourrait faire peur. L’emblématique «Roi des chats» de Balthus qui était déposé au Musée Jenisch l’a d’ailleurs rejoint en 2016. De l’autre, Vevey souffre peut-être du complexe de la province…
– Et pourtant! Dans les années de crise, au lancement du concept «Vevey, ville d’Images», le syndic d’alors, Yves Christen, a su démontrer que la culture peut faire des miracles dans des contextes douloureux. Le Festival Images est l’héritier de cette envie, de cette énergie, en prenant l’ampleur qu’il a aujourd’hui, il en est la démonstration. Mais avec le Musée Jenisch, le rapport est autre, j’ai plutôt le sentiment que c’est un poids pour Vevey, une petite ville avec un magnifique musée d’ailleurs répertorié parmi les plus beaux de Suisse.

– Vous jetez l’éponge ou vous partez pour que les choses s’apaisent?
– Faisant partie des personnes qui prennent trop sur eux, on peut dire que je dépose les armes! C’est difficile de lutter contre tout un système mais peut-être que les suivants y parviendront mieux. Je l’espère pour les gens extraordinaires qui travaillent dans ce musée comme pour ceux qui se battent, telle la déléguée à la culture Marie Neumann. On parle de la création d’une direction culturelle chapeautant trois musées veveysans (Jenisch, historique, appareil photo). En soi, c’est plutôt une bonne chose que d’avoir un lien entre les institutions et les politiques. Mais avec les départs à la retraite ou naturels, il semble être en plus question de remplacer désormais les directeurs par des conservateurs. En attendant, toutes les démarches d’engagement sont bloquées. Au Cabinet cantonal des estampes, suite au départ de Laurence Schmidlin pour le Musée cantonal des beaux-arts au 30 juin, le poste est vacant. C’est lourd. D’autant que la Ville vient de s’engager auprès des fondations dépositaires et du Canton, réglant ainsi les tensions qui duraient depuis la rénovation du Musée. L’estampe est de retour au cœur du Jenisch, sa visibilité garantie grâce à un nouvel espace d’exposition permanent.

– Et si vous deviez faire votre autocritique…
– N’étant pas très mondaine, peut-être aurais-je dû être plus visible. Sans remettre en question ma programmation, sachant que chaque institution tient un rôle vis-à-vis des artistes et que c’est le gage de la diversité, je me suis aussi posé des questions sur certaines propositions, ici, de telles expositions aiguisées et exigentes pour le public. À ma prise de fonction, j’espérais doubler la fréquentation, je n’ai pas réussi! Si nous pouvons compter sur un public de cœur incroyable et une fréquentation tournant autour des 15'000 visiteurs, voire 20'000 dans les bonnes années, j’ambitionnais de fédérer davantage. Il faut bien penser qu’à l’avenir le Zurichois qui se rendra à Plateforme10 ne continuera pas forcément sur Vevey, à moins d’une vraie volonté partagée et concertée entre autorités d’inscrire le Musée Jenisch sur l’échiquier.

– Entre les points forts du Jenisch et les points faibles de son environnement, on a l’impression d’un immense gâchis…
– Je n’ai pas l’assurance, en quittant ce musée, que son avenir est garanti, je veux croire que les choses vont bien se passer. Mais à ce stade, ce qui me rassure, ce sont les richesses de sa collection ainsi que la programmation 2018 autour des œuvres papier d’Ulla von Brandenburg (Palais de Tokyo à Paris, Stedeljik Amsterdam, Kunsthalle Zurich), des gravures de Picasso et d’un dialogue entre Frédéric Pajak et les collections. (24 heures)

Créé: 12.12.2017, 19h56

Très rare dans les expositions, Franz Gertsch, 87 ans, expose en ce moment au Musée Jenisch vingt-deux estampes, des prêts privés ou de l’artiste comme des pièces conservées à Vevey. (Image: LAURENT DE SENARCLENS)

La Municipalité se mure dans le silence

«La Municipalité est responsable de sa mauvaise gestion de projets et de ressources humaines.» La critique, implacable, émane d’un observateur avisé de la politique culturelle veveysanne. Face à ce constat, les principaux incriminés se murent dans le silence. L’unique réponse de l’Exécutif: «Nous ne souhaitons pas faire de commentaires à ce stade, puisque le départ de Madame Julie Enckell Julliard n’est pas formalisé.» Une convention fixant les modalités de son départ serait en discussion.

La Municipalité n’a-t-elle pas assez épaulé la directrice, alors que certaines fondations se plaignaient avec insistance de voir leurs œuvres insuffisamment exposées? Les problèmes ont certes été résolus par la signature d’une convention tripartite – avec ces fondations et le Canton – ainsi que par la création d’une nouvelle salle d’exposition. Mais la résolution est-elle intervenue trop tard? De même, les choix pour l’avenir de la gouvernance des musées veveysans tardent-ils trop à être présentés, laissant place à des rumeurs jugées «inquiétantes» par certains? Là encore, impossible d’obtenir de réponse. Municipal en charge des musées, Étienne Rivier estime qu’il est «trop précoce» d’en parler. Et quid de la baisse drastique du budget de fonctionnement du Musée Jenisch? De 1,54 million en 2016, il est passé à 1,42 million au budget 2017 et à 1,35 million pour 2018, alors que les revenus sont censés presque doubler (de 121'500 francs à 231'000 francs).

Les possibilités d’achats pour les collections sont carrément amputées des deux tiers (de 65'000 francs à 20'000 francs). Par ailleurs municipal des Finances, Étienne Rivier botte là aussi en touche: «Ces questions seront débattues au Conseil communal de jeudi soir.»

Pour le poste vacant depuis le 30 juin déjà (de conservateur du Cabinet des estampes), Étienne Rivier lâche: «Le cahier des charges est en cours de modification, mais ce dossier est en train d’être traité.»

Stéphanie Arboit

Articles en relation

Avec sa gouge, Franz Gertsch transperce les filtres du réel

Exposition Rare et plus rare encore en Suisse romande, le Bernois, 87 ans, offre une pause hors du temps et grand format au Musée Jenisch à Vevey. Plus...

Un Pavillon pour les estampes du Musée Jenisch

Vevey Des fondations mécontentes ont exigé une salle dédiée pour les 35 000 gravures de l’institution. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

L'actualité croquée par nos dessinateurs partie 6

Paru le 18 décembre.
(Image: Bénédicte) Plus...