L'artiste s'amuse à brouiller les frontières de l'au-delà

PortraitObstinée et aventureuse, la Lausannoise Virginie Rebetez se joue de la mort derrière son appareil phot0.

Virginie Rebetez pose dans son atelier lausannois, devant l'une des photos de sa série «Visiting Jane».

Virginie Rebetez pose dans son atelier lausannois, devant l'une des photos de sa série «Visiting Jane». Image: Patrick Martin

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Des cimetières de Soweto à la campagne fribourgeoise, des tombes de l’Égypte antique aux banlieues hollywoodiennes, Virginie Rebetez poursuit sans cesse une tâche a priori impossible: montrer l’invisible. «Cela fait des années que je tourne autour de ces thèmes: la mort, l’au-delà, la perte de l’identité, etc.» L’artiste lausannoise nous a donné rendez-vous pour en parler dans son atelier, au cœur des anciennes écuries du parc Mon-Repos. L’éclatante peinture bleue de la porte d’entrée défie la morosité automnale.

«J’ai toujours trouvé intéressant de travailler avec des choses qui ne sont pas forcément perceptibles, résume-t-elle derrière sa tasse de café. La photographie est reliée à une idée de réalité ainsi qu’à la notion de preuve. J’aime jouer avec ces idées.» Les mots sont choisis avec soin mais le flot de paroles, mâtiné d’un léger accent vaudois, est fluide.

Sur la table, un perroquet au plumage vert nous toise, rieur. La photo de couverture de «Malleus Maleficarum» – l’Enquête photographique fribourgeoise 2018 réalisée par Virginie Rebetez – attire l’œil. Au fil des pages, le spectateur est emporté dans le monde des guérisseurs et des médiums en marchant sur les traces de Claude Bergier brûlé vif pour sorcellerie en 1628. Cette quête intrigante brouille savamment les limites entre l’au-delà, le réel, le passé et le présent.

«Cela ne m’intéresse pas forcément de montrer un corps. Mes photos sont une forme d’hommage aux personnes disparues.»

«L’approche de Virginie est unique dans le sens où elle montre ce qu’on ne voit pas, explique au téléphone Elisa Rusca, curatrice indépendante avec qui elle a collaboré sur plusieurs ouvrages. C’est quelqu’un qui utilise l’appareil photographique pour transmettre sa vision du monde. Elle aborde volontairement des sujets oubliés ou plutôt mis de côté dans la société.»

Le nettoyage de scènes de crimes, des victimes non identifiées de meurtres, une étudiante disparue dans les années 90 ou les habits que des défunts portaient au moment de leur décès sont autant de thèmes au cœur de ses travaux. L’ombre de la mort y plane constamment. «L’absence surtout, corrige-t-elle. Je tourne autour de la mort mais on ne voit jamais la personne. Cela ne m’intéresse pas forcément de montrer un corps. Mes photos sont une forme d’hommage aux personnes disparues.» Elle marque une pause: «C’est effrayant de partir comme ça, dit-elle en claquant des doigts. Sans laisser de traces. On dit qu’on meurt une deuxième fois quand on nous oublie.»

Booba et art brut

Au fond de la pièce, son ordinateur enchaîne les morceaux de rap français – «Je trouve que Booba est un génie, j’adore, même si peu de monde le comprend.» Avec son énergie communicative et son sourire espiègle, Virginie Rebetez semble bien éloignée des thématiques qu’elle traite derrière l’objectif. «C’est la preuve qu’il ne faut jamais croire les artistes, rigole Elisa Rusca. Virginie est une femme très rieuse dont la personnalité est composée de multiples facettes. Dans son travail, c’est quelqu’un de très convaincue par ses idées, qui n’a pas forcément envie de se plier à la volonté des autres.»

Lucienne Peiry insiste aussi sur cette conviction intime. «C’est une créatrice qui fraie avec l’étrangeté. Elle ne craint jamais de se lancer dans des sentiers aventureux.» Les deux femmes sont devenues amies après une exposition parisienne montée par l’ancienne directrice du Musée de l’art brut. «Virginie est quelqu’un qui aime foncièrement l’art brut. La force de ces mondes de la dissidence et de la désobéissance lui convient bien.»

Rebelle? Peut-être un peu. L’artiste lausannoise avait pour habitude de sécher les cours au Gymnase de la Cité pour écrire des textes au Café Romand ou développer ses photos dans le petit local qu’elle louait au Tir Groupé. «J’ai commencé la photo en prenant des cours facultatifs au collège. C’est à ce moment-là que j’ai perdu la vue», lâche-t-elle dans un grand éclat de rire. «Je me suis réveillée la veille de mon 15e anniversaire en voyant flou, puis des taches de plus en plus grandes sont apparues au milieu de ma rétine.» Le mal, aussi éphémère qu’inconnu, disparaîtra après un mois. «Bien sûr, ça donne une belle histoire: l’ancienne aveugle devenue photographe. Mais c’est difficile à dire quel impact cela a eu sur moi.»

Femme à tout faire

Son obstination soulignée par ses proches y a peut-être pris racine. Il en fallait pour tenir tête à sa famille au moment de commencer une formation de photographe. «Comme tous parents, ils voulaient que je gagne bien ma vie. Ce n’est pas forcément un métier de prendre des photos.» Confrontée aux difficultés financières, elle enchaîne les jobs alimentaires pour continuer de créer. «Manutentionnaire, vendeuse de sous-vêtements, serveuse dans un coffee shop (ndlr: café qui vend du cannabis) à Amsterdam, prof… J’ai pratiquement tout fait», plaisante-t-elle.

Virginie Rebetez ne s’arrête jamais. Son esprit tisse constamment des liens et lui fournit de nouvelles idées. Son prochain travail nous amènera dans les tombes de l’Égypte antique. Lors d’une résidence au Caire, la Lausannoise a suivi des fouilles archéologiques. «Les Égyptiens disent que si un tombeau est découvert sans corps, c’est que le défunt a réussi à passer dans une vie antérieure. J’ai fait des empreintes directes sur les parois, notamment dans la salle de la résurrection.» Une fois scannées, des formes abstraites se dessinent. L’idée, là encore, de capturer le passage dans l’au-delà, la limite entre la vie et la mort. (24 heures)

Créé: 16.11.2018, 09h14

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