La brocante est éternelle, elle sait évoluer pour durer

BULLEJusqu’à dimanche soir, à Bulle, le premier grand rendez-vous de 2017 rappelle l’utilité de ces fascinants souks en mutation, où le léger remplace le lourd, où le vintage affirme son omniprésence.

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Le grand gaillard sur la photographie, ci-contre, c’est Yerloch The Cannibalisathor. Ça change tout de suite de Dédé le Ferrailleur ou de Louis la Brocante, comme dans la série télévisée. Par son surnom, l’allure et le contenu de son stand, Yerloch représente une de ces tendances relativement nouvelles qui symbolisent la mue des brocantes. Yerloch est présent à Bulle, dans l’Espace Gruyère, jusqu’à demain soir, pour y proposer essentiellement des objets qu’il a cueillis aux Etats-Unis, en Pennsylvanie, et qui ont traversé l’Atlantique sur des palettes.

Le gars est sympa, avenant, il a la passion en lui, le voilà tout heureux, vraiment touché, on le sent, qu’on lui dise que son vieux dos de frigo bouffé par la rouille, dans laquelle s’esquisse encore la marque Coca-Cola, est une véritable œuvre d’art qui finira tôt ou tard dans une discothèque, sur le mur d’un appartement moderne, ou dans un magasin de rue chic.

Des choses «dans leur jus»

Il faut oser, quand même, ramener ce rectangle lourd de tout là-bas pour le déposer dans le grand nid bullois, où depuis des décennies le rustique et l’alpestre menaient le bal. Il faut oser, mais dans le fond il n’y a pas le choix: pour durer, les brocanteurs doivent ouvrir, par goût et par nécessité, d’autres tiroirs à mémoire. Dans les époques et dans les pays. Yerloch a aussi des pompes à essence auxquelles on a presque envie de dire un bonjour poli tant elles ont quelque chose de vivant et respectable dans leur patine, leur «jus» comme il dit. Ou de ces drôles de boîtes aux lettres qui n’en sont pas, qui servaient à appeler d’urgence les pompiers dans les rues américaines.

Elles sont fanées, fonctionnent encore un peu ou pas vraiment, mais leur bonne gueule séduit du monde. «Les jeunes, aujourd’hui, dans leurs appartements, aiment des choses qu’on ne retape pas, qui sont dans l’état où je les ai trouvées; ils aiment la rouille, les couleurs qui naissent du temps qui a passé, des événements vécus, des heures de délaissement dans un coin de Pennsylvanie. Mon dos de frigo, là, le gars qui me l’a vendu, en Amérique, ne pensait jamais que quelqu’un s’y intéresserait, et pourtant je le sens bien!»

La plaque, valeur sûre

Un peu plus loin, chez Roger et Carine Barras, de Bex, c’est un petit palais d’une des quelques valeurs sûres qui durent: la plaque émaillée. Et, avec elle, la jolie boîte. Sur le stand tout en finesse, les publicités pour le chocolat, le tabac, les apéritifs, la confiserie diffusent des lumières et des éclats joyeux. À l’origine, les Barras étaient collectionneurs et vendeurs; là, ils sont surtout vendeurs car, ayant refait leur maison, ils ont un peu allégé les décors muraux.

La brocante, ici, assume avec régularité son rôle de lieu de transmission, de passage d’histoires. «Beaucoup de jeunes trouvent leur bonheur dans le choix que nous proposons dans un éventail de prix très large. Bien sûr, il y a les grands classiques, très chers, liés au chocolat et au cacao, mais il y a des plaques moins prestigieuses, ou un peu abîmées, qui sont abordables par tout le monde et font plaisir. Je vois des jeunes s’acheter une plaque «dans son jus» en attendant, un jour, de pouvoir s’offrir la toute belle, parfaitement conservée.» Tiens, le pas parfait a son charme, et la plaque «Poule au pot», là-haut, ça lui va bien, ces traces d’usure, ce gris qui a laissé filer les couleurs, ce n’est pas grave, c’est l’objet qui devient un autre objet, en somme. Et mieux vaut le pas parfait que le refait, même bien, car tout se voit, tout se sait.

Dans ce grand magasin plein de vendeurs qui laissent le passant tranquille, ne le haranguent pas, ne le prennent pas en otage comme dans les enseignes incontournables des rues mondialisées, on s’éveille en somme à des nouveautés sorties du passé

«Au début, raconte Carine Barras, j’aimais bien faire les brocantes sans but précis, mais faire les brocantes sans rien rechercher, ce n’est pas drôle. Alors j’ai vu une boîte d’aiguilles de gramophone très jolie, puis les plaques et les objets publicitaires. Un monde s’est ouvert à moi!» C’est peut-être ce que viennent chercher les flâneurs de brocante qui ne sont pas des collectionneurs absolus.

Dans ce grand magasin plein de vendeurs qui laissent le passant tranquille, ne le haranguent pas, ne le prennent pas en otage comme dans les enseignes incontournables des rues mondialisées, on s’éveille en somme à des nouveautés sorties du passé, souvent vintage. Ainsi, chez Stock 90 (Moudon), les affaires militaires, de l’allumette à la couverture, marchent bien depuis dix ans, mais il faut faire face aux magasins du même type qui ont pignon sur rue à l’année. Alors Stock 90, avec un certain sens du charme, propose des objets étonnants qui furent utiles et deviennent décoratifs, comme les délicats pyrogènes, allumeurs d’allumettes au soufre.

Les robes font les fleurs

Si le meuble rustique, les armoires en noyer, les secrétaires marquent le pas, les meubles de métier – horlogerie, bijouterie, boucherie, etc. – retrouvent souffle et grandeur chez Anselme Carminati, du Noirmont. Il «fait» aussi les meubles en ferraille, les armoires et casiers d’usine, qui ont leur clientèle, souvent libérale. Et des jeunes qui, en construisant leur maison, veulent y faire entrer du meuble ayant de l’histoire, de l’allure, avant le fonctionnel. Chez Carminati, un fauteuil de dentiste, avec fraise et bassin en opaline, 120 ans d’âge, attend preneur.

Murielle, qui vient du pied du Jura, diversifie aussi à sa façon son stand où il y a «de tout» en y accrochant des habits de grandes marques – vraiment! – genre robe à fleurs, sortis des années 1970, qui valurent une petite fortune à l’époque et sont adoptés par des jeunes ouverts sur ce qu’ils ne voient plus comme les affaires de papa et maman, mais comme des ambassadeurs d’une élégance réelle.

À son stand, Nico, venu de Plan-les-Ouates, accroche avec soin des objets en plein vintage. Le calendrier perpétuel Suze attire pas mal de regards. Sur sa carte de visite, Nico le brocanteur a reproduit cette phrase qui en dit long, de Spinoza: «On ne désire pas les choses parce qu’elles sont belles, mais c’est parce qu’on les désire qu’elles sont belles.»

Créé: 28.01.2017, 13h27

Bulle, Espace Gruyère, Brocante de la Gruyère Jusqu'au 29 janvier, sa 10h-20h, di 10h-18h

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