Le banal qui fait mal

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Le mail est tombé comme une fleur, le mardi 17 mars. «Le Greenfield Festival se déroulera du 11 au 13juin 2020 à Interlaken.» Au menu: une programmation «exaltante», avec des têtes d'affiche anglo-saxonnes «spectaculaires» pour une ambiance «enivrante». Nulle trace de coronavirus, aucune mention des mesures de confinement qui figeaient le pays depuis la veille. Le même jour, Paléo confirmait la date de sa conférence de presse, déplacée au 5 mai pour un festival toujours prévu mi-juillet. Le lendemain, une institution musicale lausannoise proposait de rencontrer la presse pour détailler sa saison d’automne; une autre annonçait un concert, le 7 novembre. «Une bonne nouvelle!», se réjouissait le communiqué.

Et le journaliste, mais aussi le citoyen, de se gratter la tête. Que faire de ces informations? Comment apprécier la seule évocation du temps d’«après», alors que personne n’a encore pleinement assimilé l’état de sidération que chacun expérimente au quotidien? La chape réglementaire ordonnant désormais nos vies s’est doublée d’une bulle mentale imperméable à l’anticipation. Le confinement est entré dans nos têtes, l’heure est à l’urgence sanitaire. Au combat.

La preuve: au premier abord, on rejette comme une indignité maladroite cette manière d’oser évoquer le retour à la normale, alors que la vague gonfle encore et que les hôpitaux dénombrent leurs morts. Que ces événements puissent avoir lieu ou non n’est même pas la question: la possibilité de se projeter dans l’insouciance revenue paraît obscène, et suspecte l’idée de se réjouir. Comme un délit de collaboration avec l’ennemi.

Et puis, on tempère. Un peu. Déjà parce que ces annonces sont le fruit du (télé)travail d’employés qui font leur boulot et tentent de sauver leur gagne-pain. Aussi parce que la même problématique concerne l’activité journalistique: entre deux informations sur le coronavirus, doit-on, peut-on admettre un article «hors du temps», sans lien avec la thématique qui effraie et obsède? Parler d’un disque, d’un livre, d’un film? La question, quasi morale, se pose. Enfin parce qu’on refuse de s’infliger comme tabou le droit de penser un retour à l’apaisement et que, même maladroites, mêmes suspectes, ces annonces de concerts sont aussi une goutte de normalité réconfortante dans un océan d’inconnu.

Créé: 21.03.2020, 07h38

François Barras, rubrique Culture

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