Le soupçon de plagiat, nouveau jeu de la pop qui rapporte gros

MusiqueLa diffusion mondiale de la musique et le grand brassage des styles rendent plus visibles les emprunts, volontaires ou non.

En 2015, Pharrell Williams a été condamné par un tribunal californien à verser 7,3 millions de dollars aux héritiers de Marvin Gaye.

En 2015, Pharrell Williams a été condamné par un tribunal californien à verser 7,3 millions de dollars aux héritiers de Marvin Gaye. Image: Keystone

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Pharrell Williams condamné. Lana Del Rey poursuivie. Michael Jackson dénoncé! Sur la planète pop, les derniers mois ont eu des allures de Faites entrer l’accusé. Les porte-monnaie se remplissent à nouveau et chauffent les appétits: pour la troisième année consécutive, l’industrie de la musique enregistrée annonce un retour à des bénéfices, après avoir perdu plus de la moitié de sa valeur en quinze ans. Mais les sous ne tombent plus d’un seul arbre, celui en platine que représentait le marché du disque. Désormais, les billets se grappillent branche par branche, et celle des droits d’auteur n’est pas la moins fleurie. Pas étonnant, dès lors, que les procès pour contrefaçon aient pris des proportions inédites, dans l’espoir de bénéfices juteux. On estime que la moitié des artistes présents dans le top 10 des ventes iTunes aux États-Unis ont été accusés de plagiat en 2015, publiquement ou devant la justice.

Cette année-là a marqué un tournant avec l’amende record de 7,3 millions de dollars (réduite à 5,3 millions en appel) que Pharrell Williams et Robin Thicke furent condamnés à verser aux ayants droit de Marvin Gaye, qui les attaquaient pour «l’emprunt non autorisé» de Got To Give It Up dans la composition (et le succès) de Blurred Lines. Depuis, Radiohead a poursuivi Lana Del Rey, Benjamin Biolay s’est payé Grégoire, Sam Smith a fait les (derniers) beaux jours de feu Tom Petty en l’associant aux crédits de son Stay With Me si proche de I Won’t Back Down. Après deux ans de procédure, Calogero a été condamné à verser les droits de Si seulement je pouvais lui manquer au collectif Les Années Boum, la Cour de cassation calculant que «63% des notes» très exactement se retrouvaient dans Les Chansons d’artistes, déposée en 2001 par l’inconnu Laurent Feriol.

Le roi de la pop également

Même le roi Jackson était canardé en janvier par son producteur, Quincy Jones, qui mouchardait l’emprunt (très discutable) dans Billy Jean d’une vieille scie disco de Donna Summer. En 1986, le roi de la pop n’avait pas échappé à la plainte de Manu Dibango, à qui il versa 2 millions de dollars pour avoir copié-collé sur Wanna Be Startin’ Somethin’ la ritournelle afrobeat de Soul Makossa.

Évidemment, le plagiat est vieux comme Hérode (qui fit d’ailleurs assassiner femme et enfants par crainte qu’ils ne lui piquent son trône). Et la pop moderne, bâtarde du rock, lui-même édifié sur trois accords venus du blues, s’autocite depuis plus d’un demi-siècle. Mais deux éléments inédits viennent chambouler la donne: la visibilité (et donc l’accessibilité) potentiellement illimitée que permet Internet, alors qu’il fallait prouver auparavant qu’un 45-tours publié à 500 exemplaires à Lausanne ait pu atteindre les oreilles d’un musicien à Los Angeles. Également, le fond même de la pop millénariste, fait d’un brassage assumé de tous les styles et tubes passés (cf. le succès disco funk de Daft Punk en 2013), augmente les possibilités de similitudes, de coïncidences, d’hommages — ou de vols.

Le cas romand

«Si l’emprunt est avéré, il est possible pour un musicien suisse d’attaquer même un gros producteur», explique Nicolas Pont, juriste à la Société suisse pour les droits d’auteur (SUISA). Et de citer l’exemple du Zurichois Bruno Spoerri, qui a obtenu réparation du roi du hip-hop Jay Z. «Mais il faut que cela vaille la peine, financièrement, et donc porter sur de grands succès internationaux. De fait, je n’ai pas connaissance de musiciens romands ayant intenté procès. Je reçois parfois des téléphones de membres dénonçant une similitude suspecte. Nous transmettons le cas à notre service musical, pour conseil, mais seul les tribunaux peuvent trancher au final. Mais cela se règle presque toujours à l’amiable. Je vois passer une dizaine de cas par an», estime le juriste lausannois. Le coût de la procédure, entre 5000 et 15 000 francs, n’encourage pas à se lancer dans de longs combats pour, au mieux, récupérer quelques centaines de francs. Ou, au pire, payer les frais de la partie adverse.

Car rien n’est moins objectif qu’une accusation de plagiat — juridiquement une violation de la propriété intellectuelle, dans le droit d’auteur. «La loi ne fixe aucun critère. Il se raconte qu’il faut un minimum de notes, ou huit mesures: c’est absolument faux. Tout comme est fausse la croyance qu’utiliser moins de 3 secondes d’un morceau dispense d’en payer les droits.» En cas de procès, le tribunal ordonne une expertise neutre. La date de composition de la chanson peut être déterminante. «Mais là aussi, poursuit Nicolas Pont, rien n’est définitif. La loi dit que l’œuvre est protégée dès sa création sans aucune formalité. Juridiquement, si je compose une chanson dans ma chambre, elle est à moi. La déposer à la SUISA est un élément de preuve, mais pas une preuve absolue.» Que les musiciens du dimanche réécoutent leurs vieilles cassettes, des fois que Despacito ou Gangnam Style y dorment…


Quelques batailles sur le ring de la contrefaçon

Radiohead versus Lana Del Rey (1-1)

Attention, on ne rigole pas avec le spleen en arpèges de Radiohead! Jugeant (avec quelque raison) que le Born Free (2017) de Lana Del Rey reproduit à l’identique la suite d’accords et la mélodie languide de leur tube Creep (1993), les cinq Anglais ont réclamé pas moins de la totalité des droits d’auteur de la chanson. Consciente de la similitude, pour ne pas dire du larcin, Lana a proposé 40% des royalties. Mais, a-t-elle révélé dans un tweet, «Radiohead s’est montré implacable». On le serait à moins: peu après la sortie de Creep, le groupe avait lui-même été attaqué en justice pour plagiat! Les deux compositeurs des Hollies y voyaient une ressemblance coupable avec leur tube The Air That I Breathe (1974). Ils sont depuis très officiellement coauteurs, et Radiohead leur verse la moitié des droits du morceau. L’arroseur arrosé, etc.

Joe Satriani versus Coldplay (1-0)

Quand Joe Satriani entendit Viva la Vida (2008) de Coldplay, son sang de virtuose ne fit qu’un tour. L’hymne à la joie des gentils Anglais reprenait dans son couplet presque note pour note la mélodie de sa chanson instrumentale If I Could Fly (2004)! Quand il considéra ensuite les chiffres de vente de Coldplay, son carnet de chèques s’enroula également sur lui-même. Un coup de fil à son avocat et «une réunion entre les parties» plus tard, Satriani retira sa plainte et s’offrit, on l’imagine, quelques nouvelles guitares de collection. Mais attention! La mélodie de la discorde est aussi celle du Bain de mousse d’Alizée, antérieure à tous (2003). Preuve que la Française partage avec Coldplay et Satriani le goût des mélodies bon marché mais pas celui des avocats chers. Elle peut encore attaquer.

Joe Spoerri versus Jay Z (1-0)

Quand on a fait du jazz expérimental en Suisse dans les années 70, on peut tout oser. C’est ainsi que le saxophoniste Bruno Spoerri, 82 ans, n’a pas hésité à attaquer en justice Jay Z, mastodonte multimillionnaire du rap américain, après que ce dernier a utilisé son morceau Lilith - On The Way (1978) comme base instrumentale de la chanson Versus, sur l’album Magna Carta (2013). Après dix-huit mois de bataille judiciaire aux États-Unis durant lesquels Jay Z nia avoir eu connaissance de la chanson originelle (malgré une vidéo en studio où on le voit jammer gaiement sur la composition de Spoerri), le rappeur a accepté en 2015 de verser 50% des droits du morceau au musicien suisse

Spirit versus Led Zeppelin (0-1)

Évidemment, il y a derrière Stairway to Heaven — l’une des chansons les plus diffusées sur les radios américaines depuis sa création en 1971 — quelques sous à glaner. Face à la puissance de Led Zeppelin, Randy California, guitariste du groupe Spirit, ne s’y est pas risqué de son vivant, clamant néanmoins que le groupe anglais avait honteusement pompé les arpèges de son intro à ceux de sa chanson Taurus (1968). Les héritiers du Californien se sont jeté dans la bataille judiciaire en 2014, persuadés que Jimmy Page avait écouté Taurus peu avant de créer Led Zeppelin. En 2016, un tribunal de Los Angeles a blanchi celui-ci, après avoir entendu un aréopage de musicologues et les musiciens de Led Zep’ eux-mêmes, sommés de raconter les conditions de la création de Stairway. Page et Plant durent même répondre à l’accusation de leur supposée présence à un concert de Spirit, en 1969, où ils auraient pu entendre le morceau! Et s’ils étaient au bar à ce moment-là?

Marvin Gaye versus Pharrell Williams (1-0)

Ce fut le coup de théâtre de 2015. Encore auréolés du plus gros succès de l’année précédente avec leur tube Blurred Lines, le chanteur Robin Thicke et le compositeur Pharrell Williams se virent condamner par un tribunal de Los Angeles à verser 7,3 millions de dollars aux héritiers de Marvin Gaye. Ces derniers les avaient attaqués en relevant les similitudes avec la chanson du soulman, Got To Give It Up (1977). Un verdict inédit par la taille du dédommagement alloué et par les motivations du jugement, moins basé sur des critères techniques (accords, rythmique) que sur «l’ambiance sonore» similaire entre les deux morceaux. Un jugement qui pourrait faire jurisprudence aux États-Unis et rendrait plus subjective encore la notion de contrefaçon musicale. À noter que, s’ils sont vraiment coupables, Thicke et Williams ont bien profité de Gaye, l’exploitation de Blurred Lines leur ayant déjà rapporté entre 10 et 15 millions de dollars au moment du procès.

Créé: 07.03.2018, 06h45

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