Nikos Aliagas, le Grec qui se fait voir à Genève

InterviewL’homme de télévision débarque à Cornavin sous sa casquette de photographe. Voix de matou, tutoiement de rigueur, il révèle à notre objectif maison son profil d’humaniste lettré et d’Européen démocrate.

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Il ne cadre pas plus avec le stéréotype de l’animateur télé que Genève ne colle à l’image de coffre-fort ou de capitale horlogère. Cultivé, polyglotte, Nikos Aliagas vient au bout du lac pour casser du cliché. À quelques jours du vernissage de son expo photo en plein hall de gare – six grands formats de la ville exhibés dans un lieu de passage –, l’«honnête homme», notoire proeuropéen, se livre.

Vous êtes le binational le plus en vue du PAF. En quoi vous considérez-vous Grec…?
Au-delà du sang, être grec implique pour moi de penser en conformité avec l’héritage de mes ancêtres. Il m’est important de ne pas renier ce que m’ont transmis mes parents, même si je suis né en France. Ma mère m’a toujours dit: «Si tu veux que ce pays t’aime, il devra le faire pour les bonnes raisons, pour ce que tu es, non pour ce que tu crois être devenu». Finalement, je suis aussi devenu français, car l’école de la République donne les mêmes chances au gamin du XVIe arrondissement, au petit Auvergnat et à l’enfant étranger. On ne m’a jamais demandé de devenir un autre. J’ai pu rester et grec et français. Or le drame identitaire, c’est le pot-pourri. Quand tu te retrouves dans un no man’s land, et que, étranger partout, tu ne sais plus qui tu es. Dans mon intimité, dans ma conscience, je suis chez moi dans la poésie de Kavafy comme dans les romans de Balzac.

…Et votre part française?
Je suis français dans ma méthodologie. Dans les valeurs que m’ont inculquées mes rencontres avec la République française – scolaires, professionnelles: tolérance, acceptation de l’autre. Profondément, et malgré tout ce qui se passe aujourd’hui, je me sens avant tout Européen. Au-delà des Brexit et des Grexit potentiels, au-delà de la crise, la meilleure façon de répondre aux Cassandre consiste à défendre l’identité européenne. L’Europe, j’y crois plus que jamais. Et quand tu es binational, tu es en germe trinational et quadrinational. Tu es cosmopolite au sens existentiel du terme.

Pourquoi avoir privilégié votre carrière de ce côté-ci de l’Adriatique?
Je ne suis pas sûr qu’un Français de souche aurait pu connaître en Grèce la carrière que j’ai menée en tant que Grec en France. Les deux pays n’ont pas la même tradition dans leur politique d’intégration. Je suis allé travailler quelques fois en Grèce quand j’avais la trentaine, pour boucler la boucle de l’exil entamée par mon père. Ça n’a pas été facile. Je me suis rendu compte que je faisais partie de ceux qui, comme Ulysse, seront toujours à l’extérieur, à éprouver ce nostos qui fonde la nostalgie. En même temps, la Grèce, je la porte en moi où que j’aille.

Votre papa tailleur et votre maman infirmière se sont rencontrés à Paris pendant Mai 68. Étaient-ils engagés politiquement?
Ils n’étaient pas des militants. Des gens concernés, oui, mais des gens discrets. Sur les barricades, pendant que les autres se tapaient dessus, eux s’aimaient. Je suis arrivé un an plus tard.

Avaient-ils de grandes ambitions pour vous?
J’ai grandi dans un appartement modeste de 23 mètres carrés, mais je ne me suis jamais senti pauvre. Mes parents voulaient juste que je sois honnête et que je parle le grec. Le leitmotiv familial prétendait que «l’année prochaine, on part». «On n’est pas chez nous, on ne veut pas déranger.» C’est pour cette raison qu’on m’a envoyé chez les prêtres orthodoxes, lesquels m’ont appris moins le catéchisme que la culture, cette extraordinaire clé passe-partout. Le rêve de mes parents était de retourner dans leur bled près de Missolonghi et d’y donner des cours particuliers de français. Quand j’ai fait ma première télé, on m’a dit sans aucune effusion «c’est super, bravo, OK, mais laisse la lumière sur le palier, parce que si tu la mets chez toi elle brûlera ta maison et ta vie». Il n’y a pas de baratin, chez nous.

Et comment vous retrouvez-vous à Genève?
À titre d’amateur, la photographie a toujours fait partie de ma vie. À l’âge de six ans, en vacances en Grèce, je trouve des photos de mes parents jeunes dans une boîte à chaussures de ma grand-mère. Je prends alors conscience du temps qui passe. Je me mets à faire semblant de photographier, avec mes mains. Mon père m’achète bientôt un instamatic avec des flashes carrés. Pendant une période, je mitraille. Puis j’abandonne, faute de temps et d’argent. Une dizaine d’années plus tard, j’y reviens avec le téléphone portable. Je décide de reprendre mes appareils obsolètes et de mêler le digital aux focales de l’époque. Les réseaux sociaux m’aident à diffuser mon travail. Au début, on prend ce que je fais pour un caprice de diva. Mais une fois passé le malentendu, si tu as quelque chose à dire, tu traces ton chemin. Ce chemin me sert d’antidépresseur. Récemment, un bon ami à moi, Genevois, me présente l’investisseur d’origine libanaise Abdallah Chatila, lequel me fait cette proposition: poser mon regard sur Genève, deux jours durant, comme un jeu, sans prétention. J’ai cherché à voir autre chose que la caricature genevoise. Et d’y traquer les petites mains.

Les mains sont l’un de vos sujets de prédilection. Presque toujours en noir et blanc, vos photos portent la même attention aux anonymes qu’aux célébrités…
Les mains disent ce que le masque social tait. Les anonymes et les célébrités, pour moi, c’est la même chose. La posture de la notoriété est souvent injustifiée. Tout à l’heure, je vais voir Maître Gims: ce qui m’intéresse c’est son humanité, avant le discours. Donc, «montre-moi tes mains»! Et chez celui qui n’est pas connu, c’est sa singularité qui m’interpelle. Je veux lire la vie de qui a creusé la terre toute sa vie et a les ongles cassés. Il existe un chemin de traverse entre lui et celui qui croit savoir jouer avec la lumière. Que tu sois connu ou pas, de toute façon, tu es mort. Je veux entendre ce que tu as à dire entre le début et la fin. À Genève, j’ai photographié des réfugiés. Est-ce mon rôle? Voilà une vraie question, d’ordre moral. Je suis venu, j’ai demandé: «Il y a des pauvres, à Genève?» On m’a amené à la fondation Partage, la banque alimentaire…

«50 Minutes Inside», «The Voice», «C’est Canteloup», la chanson, la radio, la comédie… Vous n’êtes pas surmené?
En fait, non. Je sors peu. Je suis un soldat assez organisé, et j’ai peut-être cette capacité, même avec peu de sommeil, de passer du coq à l’âne très vite, comme je passe du français au grec. C’est une douce schizophrénie qui me permet de sauter d’une interview à l’autre, avant d’aller faire une présentation avec Jenifer.

Vous qui participiez aux émissions de Christine Bravo sur l’Union européenne à la fin des années 90, comment voyez-vous en 2018 l’évolution de l’Europe?
Elle se trouve à un tournant dangereux. Le projet tel qu’il a été conçu, un projet financier avec l’euro pour Graal et garantie de paix, ne marche pas. À partir de là arrivent les discours iconoclastes et populistes. Les liens entre le populisme et le Vieux-Continent ont connu des fins qu’on ne voudrait pas revoir. Mais il ne faut pas baisser les bras. Il ne faut pas qu’on perde l’Europe. La nouvelle génération doit reprendre la main. Et revenir aux fondamentaux: une philosophie d’être et de penser européen.

«48 heures à Genève» Exposition de photos de Nikos Aliagas, présentée du 15 au 21 mars dans le hall de la gare. Ouverture officielle je 15 à 17 h 30. (24 heures)

Créé: 10.03.2018, 11h06

Bio express

1969 En mai, Nikólaos Aliágas voit le jour à Paris.

1987 Il obtient son Baccalauréat et s’inscrit en faculté de Lettres. À côté de ses études, il travaille de nuit pour Radio France Internationale, où il apprend le métier de journaliste.

1993 Il est engagé à Euronews, où il passe 6 «années exceptionnelles» en tant que grand reporter et présentateur du journal.

1998 Il participe comme chroniqueur grec à l’émission Union libre animée par Christine Bravo sur France 2.

2001 Repéré par Étienne Mougeotte, il est invité à présenter la Star’Ac sur TF1. Il s’y frotte au divertissement «pur et dur». Depuis dix-huit ans sur la chaîne, il multiplie les émissions de divertissement, de magazine et autres éditions spéciales, tout en poursuivant ses activités dans la musique et la photographie.

2012 Sa fille Agathe naît de son union avec Tina Grigoriou, psychologue gréco-britannique, suivie d’un petit Andréas en 2016

Questions décalées

Qu’est-ce qui vous endort?

Une série, n’importe laquelle. Je n’arrive jamais au bout du premier épisode parce que, justement, je m’endors devant. C’est sisyphéen.

Un plat que vous ne mangerez jamais?

Mon père m’avait puni, je n’en ai plus mangé depuis: le pied de veau au gras-double.

Vacances: bisous, littérature, scrabble ou rafting?

Plutôt littérature. Et photo!

De quel personnage réel auriez-vous voulu vivre la vie?

Charles Cros, l’inventeur du paléophone, ancêtre du phonographe, poète, touche-à-tout. Un mec inquiet, un communard qui ne savait pas ce qu’il allait devenir. J’aime bien les mecs inquiets.

Quels sont vos mauvais penchants?

Ne pas savoir dire non, mais je me soigne.

Quel défaut avez-vous hérité de vos parents?

La peur de déranger. Mon père prenait une porte battante, et il lui disait pardon. Le lot des immigrés...

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