Philippe Soltermann cueille l’astre noir de Thiéfaine

SpectacleLe comédien joue seul en scène sa fascination pour le chanteur. Au-delà: un portrait de fan

Sous la jaquette Thiéfaine et le T-shirt Thiéfaine, devinez pour qui bat le cœur de Philippe Soltermann.

Sous la jaquette Thiéfaine et le T-shirt Thiéfaine, devinez pour qui bat le cœur de Philippe Soltermann. Image: Patrick Martin

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Tout ça, c’est la faute à Mario. Ado, il était propriétaire d’une cassette piratée annonçant sur l’une de ses faces, d’une écriture que l’on imagine maladroite et rageuse: «HF Thiéfaine, Tout corps plongé dans un liquide…» Aujourd’hui, Mario est devenu comptable mais sa cassette est restée dans la poche de Philippe Soltermann, qui avait eu le bon goût de la lui emprunter pour ne pas la lui rendre. Le Lausannois avait alors 12 ans et débutait une relation d’amour avec Thiéfaine sans se douter qu’elle se transformerait, trente et un ans plus tard, en une déclaration franche et physique sur les planches des théâtres et clubs romands, dont sa création à Benno Besson vendredi.

«Thiéfaine, c’est une sorte de vache sacrée, de spectre bienveillant», métaphorise l’acteur devant un café gobé dans les loges, entre deux filages. Avec le metteur en scène, il règle les derniers boulons de ses soixante minutes de monologue, seul sur une scène dépouillée avec pour unique accessoire un pull à capuchon aux armoiries de l’idole et, autour de lui, l’aura de ce «spectre bienveillant». Ou de cette vache sacrée, pour rester dans un domaine lacté cadrant mieux avec le café crème. «Une amie m’a proposé il y a trois ans de faire de ma passion un spectacle. L’idée a fait son chemin dans ma tête, et un jour je me suis lancé. Ce n’est pas un texte strictement sur Thiéfaine: je me suis vite rendu compte que je devais peu parler de sa musique et ne pas faire un hommage pour spécialistes. J’ai voulu faire une pièce sur les fans, pas pour les fans.»

De fait, Philippe Soltermann se raconte sur scène autant qu’il évoque Hubert Félix Thiéfaine. Le titre du spectacle, J’arriverai par l’ascenseur de 22h43, est extrait du premier album, en 1978. Un titre nocturne, anxiogène, roublard, intrigant, à l’image du musicien de 69 ans. Un franc tireur de la chanson français, animal ésotérique, musicalement inclassable au fil de ses 17 albums, citant aussi bien Ovide que Nietzsche, Ferré et Lautréamont. «Je n’étais pas doué pour l’école, reprend Soltermann. Thiéfaine m’a séduit au point de me faire découvrir des références insoupçonnées et de m’intéresser à la poésie, à la littérature, à la peinture, à la philo.» Il ne justifiera pas de façon aussi tranchée son choix de devenir acteur pour, lui aussi, goûter le frisson des projecteurs. Mais rien n’est moins quantifiable que l’effet papillon…

Attentif pendant que le comédien endosse son personnage de fan définitif («au théâtre, il faut exagérer un peu!»), Lorenzo Malaguerra fixe les intonations et teste une gestuelle expressive. «Philippe m’a proposé cette collaboration après avoir vu ma version de Richard III. Il cherchait une façon très «physique» de jouer son texte. J’ai été intéressé par l’idée d’envisager la pièce comme un concert sans musique. Il y a une dimension performative, il doit finir en sueur. Le fait que je ne sois pas fan de Thiéfaine (je le connaissais alors juste de nom) a plu également à Philippe,» raconte l’ex-fan de Pink Floyd. «J’avais tous leurs disques! Mais j’ai arrêté» assure-t-il en repenti.

Se soigne-t-on de son addiction pour un artiste? Le metteur en scène ne rejette pas l’hypothèse que le Vaudois a créé cette pièce pour «tourner une page, être libéré de cette béquille. Être accompagné par Thiéfaine, c’est aussi être accompagné de beaucoup de noirceur.» Sur scène, Philippe Soltermann évoque certes quelques méchantes bitures et des nuits d’insomnies à regarder les phares des camions sur les murs de son studio. Mais il raconte aussi comment sont nées d’autres formes d’admiration, par exemple quand il explique un tableau de la Renaissance à ses deux enfants ébahis. Le fan est toujours l’idole de quelqu’un.

Dernière question, évidente: Philippe Soltermann a-t-il utilisé le très légitime prétexte d’un spectacle hommage pour, enfin, rencontrer le chanteur? «J’aurais pu le faire à Paris, mais ce n’était pas utile pour le spectacle», louvoie-t-il en se drapant dans sa mission artistique. On insiste. Il hésite. «Peut-être que je fais tout ça pour le rencontrer, je ne sais pas… A une époque, je voulais lui écrire, juste pour le remercier, et je me suis retrouvé comme un con à ne pas savoir quoi lui dire. Il pourrait venir à l’une des dates romandes. Si j’ai la trouille? Oui, clairement. Mais avant la première, je me fixe une angoisse après l’autre.»

Yverdon, Théâtre Benno Besson ve 12 et sa 13 janvier (20 h) www.theatrebennobesson

Lausanne, Docks (je 18 janv, 20h30). Monthey, Crochetan (je 1er au sa 3 fév). (24 heures)

Créé: 11.01.2018, 09h56

Le singulier pari de raconter un chanteur à part

Un artiste qui rend hommage à un autre: en disque, en concert, au cinéma ou dans un livre, la chose est courante. Mais le pari de Philippe Soltermann d’évoquer en mots et en gestes Hubert Félix Thiéfaine, soit un comédien jouant au théâtre sa relation à un musicien, reste une gageure plutôt rare dans son fond comme dans sa forme. Récemment, le Théâtre de l’Octogone, à Pully, accueillait la troupe de la Comédie-Française pour sa pièce consacrée à Bob Dylan, rejouant sur scène l’enregistrement de Like A Rolling Stone. Mais il s’agissait là d’une semi-fiction où les acteurs incarnaient Bob et ses musiciens, instruments en renfort.

Dans le cas de la pièce de Soltermann, les qualités littéraires de Thiéfaine permettent de transposer son œuvre dans un univers qui n’est pas seulement musical. Il y a huit ans, une biographie dédiée au chanteur (Entre 3 grammes et cinq heures du matin, Éd. du Belvédère) avait emprunté les mêmes chemins de traverse, optant pour la forme du polar afin de pister l’auteur de La fille du coupeur de joints . Comme si la nature mystérieuse de l'artiste interdisait de le prendre trop de front et autorisait au contraire une liberté stylistique accrue. Cette même transmutation réussit également, une fois encore, à Bob Dylan: ses meilleures biographies filmées sont celles qui ne trouvent pas le «vrai» Dylan (I’m Not There, de Todd Haynes) ou l’évoquent en creux, dans l’ombre d’un raté (Inside Llewyn Davis, des frères Coen). Dylan-Thiéfaine, même combat? Même exigence, en tout cas.

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