Pour Mathieu Kassovitz, le cinéma est un sport de combat

Festival de LocarnoRéalisateur de «La haine», acteur pour Spielberg, Costa-Gavras et Audiard, le Français a été honoré samedi à Locarno. Il y présentait «Sparring», film de boxe où le franc-tireur prend des coups.

Aux anges: Mathieu Kassovitz, samedi soir à Locarno pour un selfie géant au moment de recevoir son Léopard d’honneur. (Samedi 5 août 2017)

Aux anges: Mathieu Kassovitz, samedi soir à Locarno pour un selfie géant au moment de recevoir son Léopard d’honneur. (Samedi 5 août 2017) Image: Festival de Locarno

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Bienvenue sur son ring. Coulé contre le dossier de sa chaise comme s’il attendait dans les cordes, Mathieu Kassovitz a le regard sombre des boxeurs à l’affût. Déformation professionnelle, un peu: en même temps que glaner un Léopard d’honneur pour l’ensemble de sa carrière, l’acteur et cinéaste est venu samedi à Locarno présenter sur la Piazza Grande Sparring, où il joue un pugiliste médiocre sur le point de raccrocher. Déformation physique, du coup: la grande gueule du cinéma français semble un peu cassée, le nez arrangé par une pratique du noble art si passionnée que Kassovitz, 50 ans depuis cinq jours, a mené son premier combat amateur, en juillet dernier à Deauville. Match nul.

Le soir venu, les fastes locarnais sauront lui rendre le sourire. Mais, pour l’heure, l’auteur de La haine ne baisse pas la garde. Il n’aime pas les journalistes, et ces derniers le lui ont souvent rendu, dans un jeu d’amour-haine face à ce touche-à-tout insolemment doué, dont presque chaque film s’est doublé d’une polémique – vouloir sodomiser le cinéma français, dans un tweet rageur suite au peu de nominations de L’ordre et la morale aux César 2012, n’a pas aidé à calmer le jeu. «Il n’y a pas de guerre, pondère l’impulsif. Je dis juste ce que je pense. Je ne suis pas le roi du monde: ce n’est pas parce que je décrète que le cinéma français n’est pas bon qu’il ne l’est pas. Malheureusement, peu de réalisateurs font des films engagés. Ils sont plutôt contents dans la vie alors que je suis plutôt énervé, et ça se retrouve dans mon cinéma.»

A Locarno, il est venu en comédien, acteur principal de Sparring, premier long-métrage de Samuel Jouy. Depuis le flop de L’ordre et la morale, Kassovitz a posé la caméra et s’est fait plaisir, revenant au premier plan avec la série du Bureau des légendes, un succès. «C’est agréable d’être acteur. Par rapport au réalisateur, tu as cent fois moins de travail, tu récupères cent fois plus de succès et tu es payé quatre fois plus! Sincèrement, c’est un plaisir que d’être offert au regard d’un autre, qui saisit la bonne scène, celle qui fera croire que tu es un bon comédien. Ça doit rester un hobby.»

Comme les sports de combat. Féru de boxe thaïe, Kassovitz s’est tourné vers l’anglaise sur le tard. «Je voulais monter sur le ring pour avoir une raison de m’entraîner. Mais, à 50 ans, on récupère très mal des blessures en boxe thaïe. La boxe anglaise, si tu évites bien les attaques, tu peux tenir les trois rounds sans risquer de prendre un coup de tibia dans le nez. J’ai un deuxième combat prévu le 23 décembre.» Une façon aussi de garder la forme. «Je suis content de voir qu’à 50 ans, ça s’est bien passé. Je me dis qu’à 70, je serai bien. Quand on fait du sport, on doit s’entraîner pour être en bonne santé plus tard, pas pour faire le malin devant sa glace.»

«De la vraie boxe»

Dans le hall de l’hôtel, Samuel Jouy et Souleymane M’baye se charrient en attendant que la vedette ait fini son interview. Gare tout de même à ne pas taquiner de trop près le second rôle: champion du monde des poids super-légers WBA 2006-2007, Souleymane M’baye a donné la réplique en mots et en gnons à Mathieu Kassovitz. Prévu en novembre sur les écrans romands, Sparring met en scène Steve, un boxeur vétéran aux multiples défaites (Kassovitz) devenant partenaire d’entraînement du champion Tarek (M’baye).

Une histoire bien menée qui, sans tapage et avec une attention sensible pour la vie de famille de Steve, évite les poncifs du genre. «Tout ce que je voulais, c’était de la vraie boxe, raconte l’acteur. Pas des chorégraphies. Il y a eu des milliers de films sur la boxe, mais ce n’est pas important si l’histoire est originale. Celle de cet homme sans grand talent mais similaire à des milliers de pratiquants, qui veut juste rendre fière sa gamine, méritait d’être racontée. Ce sont ces petits qui permettent aux grands d’exister. Pour avoir un champion, il faut des standards.»

S’il se la joue modeste en boxe, Mathieu Kassovitz sait ce qu’il vaut en matière de cinéma. «J’ai le truc, oui. Je sais exactement quoi faire avec une caméra. Déjà gosse, c’était une évidence. Comme disait Bukowski: «Trouve une chose que tu aimes et laisse-la te tuer.» J’ai eu la chance de naître dans une famille qui m’a encouragé dans ma passion, à l’époque où les cinémas étaient encore des églises avant de devenir des centres commerciaux. Cette phrase-là, tu peux la mettre en titre, elle est bien.»

Le boxeur fait le show, sourit, mais conclut plus froidement. «Je ne sais pas si La haine pourrait avoir l’impact de 1995. A cette époque, il y avait très peu de canaux d’information. Mais si tu parvenais à attirer leur attention, l’effet était monstre. Aujourd’hui, tu as des bons films chaque semaine, personne n’a le temps de les voir. Et s’ils sont vus, personne n’a le temps de les intégrer et d’en faire des classiques. Sur le Net, on peut balancer n’importe quoi, on s’en fout car, deux minutes plus tard, tout le monde est passé à autre chose.»

(24 heures)

Créé: 06.08.2017, 19h18

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