Roger Waters, le féroce tranquille

DisquePour son premier album solo en 25 ans, l’ex-Pink Floyd crache son dégoût de l’état du monde et de son symptôme, Donald Trump. Sobre, sombre. Réussi.

Roger Water en acoustique pour son nouvel album.

Roger Water en acoustique pour son nouvel album. Image: DR

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L’élection de Donald Trump n’a rien fait pour améliorer l’humeur naturellement ombrageuse de Roger Waters. Un mal pour un bien: elle l’a conforté dans l’idée que sa génération a agi malgré elle à rebours de ses utopies de jeunesse, abandonnant son pays d’adoption (l’Anglais réside à New York depuis les années 80) aux mains d’un magnat maniaque gérant la politique comme une télé-réalité.

Elle l’a aussi encouragé à boucler son nouvel album solo (Is This The Life We Really Want?), le premier depuis vingt-cinq ans, sur lequel le cofondateur de Pink Floyd planchait depuis 2010. Et qu’il a commencé à jouer live aux Etats-Unis, choquant les nombreux électeurs républicains de son fan-club (quand on a vendu 250 millions de disques, on ratisse large) par des baudruches de cochon au nom du président et un «Fuck Trump» sur écran géant. «Je peux me le permettre», philosophe le bassiste de 73 ans.

On savait que la fibre rebelle de Roger Waters avait fait une partie du succès de Pink Floyd, lorsque le bassiste reprit en main la destinée du groupe au départ du chanteur Syd Barrett, en 1968. Il avait mis le Floyd sur les rails d’une contestation conceptuelle et psychanalysante, explorant la maladie mentale dans Dark Side of the Moon ou les angoisses enfantines dans The Wall, également lu comme une critique du totalitarisme.

Fâché avec ses camarades en 1985, il avait ensuite, dans ses disques, poussé plus loin encore son goût pour l’expérimentation et le poing levé – jusqu’au très mauvais opéra rock Ça ira, en 2005, pas vraiment un solo mais assez raté pour considérer Waters autrement qu’en rentier très rentable du répertoire de Pink Floyd qu’il joue en tournée.

Recruté pour donner une patine moderne au disque comme il le fit avec Paul McCartney, Nigel Godrich (Radiohead) a aidé le vétéran du prog rock à achever son album, coupant et élaguant au prix de disputes homériques. «D’emblée, j’ai dit à Roger que je n’avais pas pu aller au bout de ses précédents disques, trop inaccessibles», lâche le producteur, pourtant rompu aux délires pompiers. «En tant que fan, je pense qu’il n’a jamais retrouvé son rythme après Pink Floyd.»

D’où la forme relativement ramassée de ce disque manifeste, destiné à porter sur la route le message politique du musicien, à l’inspiration revivifiée par la récente tournée triomphale de sa relecture de The Wall (la plus lucrative pour un artiste solo). L’occasion d’interviews à la presse anglo-saxonne permettant ce condensé final et définitif: «Je sais bien qu’un album rock n’intéresse plus personne. Si Dark Side of the Moon a si bien marché, c’est parce que le public souscrivait à l’idée qu’un artiste puisse lui raconter une histoire de 40 minutes – c’est désormais impossible. (…) Existe-t-il aujourd’hui une masse réceptive à un message de tolérance et d’amour, ainsi qu’à une facette plus politique et philosophique? Je ne pense pas que ce soit les mêmes personnes qui écoutent Drake en streaming.» (24 heures)

Créé: 12.06.2017, 11h01

Le disque

Deux solos d’ex-Pink Floyd en moins de 12 mois: fou! Mais quand David Gilmour sample tel un pubard le jingle infâme de la SNCF, Roger Waters préfère capturer la voix de Donald Trump, qu’il interrompt d’un soupir désemparé. A 73 ans, le moteur politique (et l’ego géant) du Floyd livre un album audacieux, sombre, qu’il traverse d’un timbre toujours plus proche de Johnny Cash. Un disque en relief miniature de «Dark Side Of The Moon», pas seulement pour le tic-tac des horloges d’ouverture: la multitude des panoramas sonores, les vastes plages éthérées, la cohabitation de synthétiseurs analogiques et de guitares sèches, les collages de voix parlées et de mélodies emphatiques…

Waters reste un musicien de pop baroque mais trouve ici un heureux conseil, en la personne de Nigel Godrich. Le producteur de Radiohead met en tube la profusion d’idées du bassiste, qui a dû trier parmi des chansons écrites dès 2010. D’un chant de fin du monde à un hommage aux réfugiés, d’une ode à la liberté à un uppercut au menton de Donald Trump et du Brexit, l’actualité récente a guidé cet album bien équilibré, gorgé d’âme, le plus «floydien» de Roger Waters, judicieusement à contre-courant.

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