Soudain, la Pop cause du Peuple

MusiqueSi Mai 68 n'est pas né d'une seule «protest song», il a eu pour effet de libérer les audaces et de placer les révoltes au cœur de l'industrie musicale. Survol d'un demi-siècle sous influence

John Lennon, sous surveillance aux Etats-Unis.

John Lennon, sous surveillance aux Etats-Unis.

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Il ne faudra que trois mois aux Rolling Stones pour composer et publier, le 31 août 1968, le single «Street Fighting Man», inspiré par des manifestations londoniennes et par les barricades parisiennes. Une semaine plus tôt, The Beatles leur avaient grillé la politesse en publiant «Revolution». «Tous, nous voulons changer le monde, mais si tu parles de destruction, ne compte pas sur moi», promet John Lennon. Les seules chansons explicitement politiques des deux plus grands groupes de l’époque sont ainsi venues après les révoltes étudiantes et les grèves ouvrières, s’inspirant du radicalisme insurrectionnel ambiant. Des chroniques de l’actualité plutôt que des manifestes. Des constats plutôt que des appels aux armes.

Le chanteur vaudois Michel Bühler nous raconte ce que cette époque a changé en musique

De fait, parmi la myriade de facteurs expliquant l’irruption de la crise, puis son développement des dortoirs de Nanterre au sommet de l’État, la musique a joué un rôle mineur. Nul hymne unique, pas de chanteur à slogan pour pousser dans la rue la jeunesse, dont le caractère protestataire était alors un tout culturel aussi bien littéraire que cinématographique, théâtral et bien sûr musical. Pour un public français en mal d’horizons, Bob Dylan et Joan Baez furent plus des exemples d’émancipation «cool» que des prophètes — il avait déjà goûté à l’insoumission de Vian, de Brassens, de Ferrat ou de Ferré. Et le renouveau folk américain marqua bien moins l’Hexagone que la vague typiquement française du yé-yé, artistiquement hétérogène et strictement apolitique. Au contraire, son émergence en tant que phénomène commercial global représente la première récupération capitaliste du «teenager» en tant que marché. «Le jeune», ce printemps-là, écoute Johnny, Antoine, Polnareff, Manset et Dutronc (l’un et l’autre en boucle à la radio dans le cadre du service minimum). Mais c’est Sheila qui fera le tube de l’année avec son très gaulliste «Petite fille de Français moyen»!

Il n’existe donc pas de «bande-son 68» définitive. Chanson à texte, rock’n’roll, musique hippie, pop sucrée, jazz, folk militante… Les goûts musicaux étaient aussi divers que les motivations de chacun. Comment lier sur une même grille d’accords l’étudiant de la Sorbonne et l’ouvrier cégétiste de Billancourt? Il est en revanche frappant de constater combien le bouillonnement de la fin des sixties a libéré les audaces. La «culture de mai» a permis de croire, à tort ou à raison, que la protestation était soluble dans la pop. À défaut de révoltes sociales, les révolutions stylistiques — metal, punk, world, electro, rap, etc. — deviendront la norme. Les causes politiques et sociétales feront désormais des thèmes de chansons au succès planétaire.

Nous en avons choisi douze dans un demi-siècle de musique enregistrée. Une sélection évidemment incomplète et totalement subjective. Mais comme disait le slogan au printemps de 1968: «Ni maître, ni Dieu. Dieu, c’est moi!»

1971

«Imagine», John Lennon

Relativement apaisé, rescapé de la tornade émotionnelle qui accompagna la fin des Beatles un an plus tôt, John Lennon compose un matin cette ballade utopiste et nue. Avec Yoko Ono à ses côtés, il dépose sur le piano de leur chambre à coucher ses rêveries de communion universelle, loin des guerres et des convoitises matérielles. Le producteur Phil Spector, avec qui il enregistre la chanson en mai 1971, résumera l’affaire: «Ce devait être une déclaration politique de John, mais aussi un gros coup commercial.» Réussi: la chanson et l’album du même nom seront les plus grosses ventes de sa carrière solo. Et, depuis, l’hymne obligé des commémorations de toutes sortes.


1975

«Hexagone», Renaud

Le samedi 11 mai 1968, Renaud fête ses 16 ans au lendemain de la nuit des barricades, à laquelle il participa prudemment. Des événements de mai, il ramène chez lui sa première chanson, «Crève salope», que son père goûte moyennement. Sept ans plus tard, le chanteur dégoupille sur son premier album la grenade la plus explosive contre la France pompido-giscardienne, «Hexagone», chronique en douze couplets et quatre saisons du pays et de son «roi des cons». À la page de mai, le renard pas encore cuit remet les commémorations à leur juste place: «J’me souviens surtout d’ces moutons/Effrayés par la liberté/S’en allant voter par millions/Pour l’ordre et la sécurité.»


1977

«God Save the Queen», Sex Pistols

Sur un riff de Chuck Berry joué par un tank, le groupe le plus outrageux d’Angleterre célèbre à sa manière le jubilé de la reine Elizabeth II. Roué comme pas deux, le manager Malcolm McLaren loue un bateau et va faire jouer «God Save the Queen» sous les fenêtres de Buckingham. La police de Sa Majesté arrête la joyeuse troupe et assure la promo du single, qui sort le 27 mai 1977. Il sera interdit de radio, comme d’ailleurs toutes les chansons du premier et du dernier album des Sex Pistols, néanmoins numéro un des ventes. Pour avoir craché sur la royauté, le chanteur Johnny Rotten devient ennemi public. Il se fera peu après attaquer au rasoir par des royalistes.


1980

«Redemption Song», Bob Marley

Dernière chanson de son ultime album, alors qu’il lutte contre le cancer qui l’emportera six mois plus tard, Bob Marley livre un brûlot joué seul à la guitare acoustique, avec un motif de trois minuscules notes élevées pour accompagner le refrain. «Redemption Song» est une élégie nue offerte à la mémoire des millions d’esclaves volés à l’Afrique, et plus largement une ode à la liberté de l’âme, au-delà des corps enchaînés. Au crépuscule de sa vie, accompagné de Joe Strummer, Johnny Cash en fera une reprise tout aussi puissante. D’un grave de country ou d’une clarté reggae, la voix ne triche jamais quand elle chante «Tout ce que je n’ai jamais eu: cette chanson de liberté».


1985

«Meat Is Murder», The Smiths

Bien avant que le végétarisme ne devienne la thématique obligée des causeries sur Internet, Morrissey en fit un combat personnel qui allait plus loin que la seule évocation de sa préférence alimentaire. Le chanteur donna carrément pour titre «Meat Is Murder» (la viande est un meurtre) au second album des Smiths, son groupe alors en pleine ascension dans le monde bien sage de la pop anglaise. Un slogan choc qu’aucun communicant n’aurait conseillé — heureusement, cette race de ruminants ne pesait alors pas lourd. Sur un tempo de valse soutenu par des bruits de scie et des meuglements sourds, les six minutes de la chanson valent tous les débats sur Facebook.


1987

«Beds Are Burning», Midnight Oil

À la fin des années 1980, le thème de l’écologie revient à la mode au travers de grandes causes plus ou moins humanitaires. Alors que Sting fait le tour des plateaux télé avec un chef de tribu amazonien, des enfants du pays mettent plus directement les mains dans le gasoil. Les Australiens de Midnight Oil sont de ceux-là, qui font un tube de l’expropriation des tribus aborigènes victimes de l’exploitation minière et forestière. Chanté, ou plutôt craché par le futur ministre de l’Écologie Peter Garrett, «Beds Are Burning» dépasse le débat national pour devenir l’une des premières antiennes mondiales sur l’impact environnemental des activités humaines.


1989

«Fight The Power», Public Enemy

Héritier politique des Black Panthers, légataire musical des premiers DJ du Bronx, Public Enemy propulse le rap dans les hit-parades mondiaux, séduisant (et effrayant) bien au-delà du cercle des initiés. Porté par le timbre impérial de Chuck D, par la folie de Flavor Flav et par une rythmique de basses renversantes, promu par des vidéos de cortèges brandissant les portraits de Malcom X, le troisième disque du groupe met la «nation noire» au cœur de l’été américain. Jamais depuis James Brown le groove n’avait été aussi politique et «conscient». Les Lausannois se souviennent des gardes armés de (faux?) Uzi sur la scène de Grand-Vennes.


1991

«The White Room», The KLF

Dans l’hédonisme electropop à destination des masses «MTVesques», The KLF a mis en pratique un entrisme jamais égalé. Artiste multimédia derrière le collectif londonien, Bill Drummond rédige, en 1988, «The Manual, un guide pour faire un tube sans argent ni talent musical». Dont acte: «Last Train to Trancentral» et «What Time Is Love?» sont des hits house en 1991! Invité aux Brit Awards, le groupe offre une séance bruitiste étourdissante qui se termine par l’annonce: «The KLF a quitté l’industrie musicale.» En 1994, dans un entrepôt écossais, Drummond mit le feu à 1 million de livres sterling, ce qu’il aurait gagné avec KLF. La performance fut filmée en super-8.


1992

«Killing in the Name», Rage against the Machine

Hit des plus improbables par ses ruptures de tempo, sa longueur (5’14), sa structure tout en montée anxiogène et le grand nombre de vilains mots proférés par le rappeur Zack de la Rocha, «Killing In the Name» explose comme une grenade à répétition, à supposer que cela existe. Le quartet de Los Angeles incarne en 1992 la fusion naissante entre énergie rock, groove funk et phrasé hip-hop, avant que le genre ne devienne caricature. Idéal pour chauffer les manifestants ou, plus prosaïquement, pour finir une soirée entre amis, le martèlement du morceau était à l’origine un cri d’insoumission à l’encontre les forces de police californiennes, très chatouilleuses cet été-là.


2004

«Holiday», Green Day

Vendus au grand capital? Millionnaires punk? Crétins à piercings? Certes. Mais Green Day a une grande qualité: il sait écrire des chansons, de ces boulettes pop musclées mais assez juteuses pour passer à la radio. Et combien de musiciens osèrent attaquer ainsi de front George Bush Jr., peu avant sa réélection en 2004? Springsteen, jouant acoustique avant les meetings de John Kerry, ne prêchait que les convaincus. Green Day, au contraire, se servit de son ubiquité pop pour rompre avec l’apolitisme de l’industrie et porter aux «kids» de l’Amérique profonde cette parabole furieuse contre «le président des pompes à essence» et ses guerres. Raté, mais bien joué.


2012

«Mother of God, Drive Putin Away», Pussy Riot

Attaquer à la fois l’Église russe et un président peu connu pour son sens de l’humour et de la mansuétude: les Pussy Riots ont pulvérisé les records du «protest song» ce jour de février 2012 où elles massacrèrent leur bout de chanson punk, en la cathédrale du Christ-Sauveur de Moscou. Trois membres du collectif féministe (qui n’a jamais sorti de disque) ont payé d’une année d’emprisonnement cet acte de contestation contre l’autoritarisme de l’État et la violence patriarcale de la société russe envers les femmes et les minorités sexuelles. Plus courageux que de dénoncer Harvey Weinstein après lui avoir pomponné le tapis rouge pendant des années.


2015

«Alright», Kendrick Lamar

Premier musicien non jazz et non classique à obtenir le Prix Pulitzer pour sa façon de témoigner des conditions de vie des Afro-Américains, Kendrick Lamar a donné un chant au mouvement Black Lives Matter, quand plusieurs manifestations entonnèrent en slogan le «Nigga, we gonna be alright» du refrain. Avant que l’actualité ne lui donne une acuité particulière, le morceau avait été composé par Lamar comme un message d’espoir après un voyage en Afrique du Sud, «où les combats des Noirs sont dix fois plus durs que les nôtres». Le rappeur de Los Angeles a redonné au hip-hop une conscience sociale que le règne du bling-bling «gangsta» avait enfouie sous les dorures. (24 heures)

Créé: 05.05.2018, 19h07

Et encore...

Pour lever le poing avec force et élégance, il n’est pas inutile de picorer parmi quelques chansons énervées qui fleurirent sur les terrains de scènes alternatives rock, punk, rap, voire soul. Une liste pour se fâcher définitivement avec le voisin du dessous. NWA,
«Fuck Da Police» (comme son nom l’indique). Bérurier Noir, «Porcherie»(et «la jeunesse emmerde le Front national», ad lib.). Trust,«Antisocial»(le meilleur du heavy metal français). Dead Kennedys, «California Über Alles»(ou comment être mis sous surveillance par le FBI du jour au lendemain). Edwin Starr, «War»
(le groove soul plus puissant qu’une bombe). CRASS, «So What?»(l’anarchisme anglais à l’état pur), Throbbing Gristle,«Discipline»(la destruction de la musique avant celle de la société). Gil Scott-Heron,
«The Revolution Will Not Be Televised»(jamais).

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