Spectacles et festivals peinent à faire le plein

Economie culturelleSi la Fête des Vignerons et le Cirque du soleil ont fait grossir l’offre 2019, la pléthore de manifestations est une réalité bien installée avec laquelle les organisateurs doivent vivre.

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Le calcul est très vite fait. Avec les 400'000 billets de la Fête des Vignerons à écouler, les 200'000 de Paléo, les 120'000 du Cirque du Soleil et les 105'600 du Montreux Jazz, l’addition est déjà à 825'600 places à prendre entre avril et fin septembre pour le 1,6 million d’habitants de l’arc lémanique.

On y ajoute le Béjart Ballet, la Route Lyrique ou encore le défilé de festivals (Cully Jazz, Caribana, la Bâtie, Rock Oz’Arènes, l’Estivale, Sion sous les étoiles, Morges-sous-Rire, le Venoge Festival, le Verbier Festival, etc.). Le compte est bon pour la culture, mais le ratio vertigineux. Il y a facilement plus d’un billet à vendre par habitant des cantons de Vaud, de Genève et du Valais en ajoutant la créativité des multiples saisons théâtrales, celle des opéras de Lausanne et de Genève, la cohorte de superhéros trustant les salles obscures, les expositions incontournables ou encore la brochette de stars de l’humour et de la chanson qui viennent tourner dans ce coin de pays.

Dynamique et fratricide

D’ailleurs, qui ose dire que l’herbe est plus culturelle et plus divertissante ailleurs? Plus personne. L’émulation est dynamisante mais potentiellement fratricide. «On vit une période de saturation, tranche le boss de Paléo, Daniel Rossellat, et cette année plus encore avec les 520'000 billets émis à grand renfort de publicité par la Fête des Vignerons et le Cirque du Soleil.» L’événement veveysan ne le nie pas, conscient de «peser sur l’addition des billets à vendre cette année». Mais lui aussi sujet aux sueurs froides, côté billetterie.


Lire aussi: Une culture saine dans un marché sain


«Bien sûr qu’une réflexion a eu lieu en amont, relève Marie-Jo Valente, adjointe du directeur exécutif de la Fête des Vignerons. Et si elle a débouché sur ce chiffre, c’est guidée par le rayonnement national de la Fête, en plus de chercher à éviter les frustrations de 1999, de nombreux Alémaniques n’ayant pas pu trouver de place. Mais on sent effectivement que la part de certaines régions romandes a diminué, d’autres bassins de population ont été actionnés comme le Tessin et on vient de lancer une campagne spécifique en Suisse allemande.»

Un budget mensuel de 89 fr.

Plus importante que la demande, l’offre culturelle de l’arc lémanique pourrait célébrer un marché en pleine forme. Il n’a pas un, mais plusieurs publics, l’international qui parfois l’alimente – jusqu’à 42% pour le Verbier Festival – et le local qui s’exporte aussi, pour un concert ou un autre à Paris, à Londres, à Milan, à Barcelone ou… ailleurs en Suisse. «Les jeunes bougent et ils ont le choix, note Tony Lerch, fondateur du Caribana, on dit qu’il y a environ 400 festivals pendant les mois d’été. À nous d’agir sur la programmation.» Et donc de penser en fonction d’une nouvelle donne: ces publics font des choix! «On ne s’est pas réveillé en 2019 en se disant que ça allait être compliqué», tempère Mathieu Jaton, directeur du Montreux Jazz Festival, fort enthousiaste face à l’offre «dinguissime» sur un si petit territoire. «Il y a de plus en plus d’artistes qui tournent, donc d’opportunités et de festivals. Le risque, ce serait la fuite en avant et, à un moment donné, il faudra tirer le frein à main! Et c’est vrai, nous vivons une période charnière où le maître mot est agilité. Il faut sans cesse réajuster son offre, d’autant que le public est de plus en plus électif.» Et que son bas de laine n’est pas extensible, les ménages consacrant 557 francs (5,6%) de leur budget mensuel à la culture et aux loisirs, mais plus précisément 89 francs pour les sorties ciné, théâtre, concert, y compris la redevance radio-télé.

«20% des gens sortent»

«Il ne faut pas croire que nous vendons moins de billets, au contraire, il s’en vend davantage mais répartis sur plus d’événements, lance Michael Drieberg, fondateur de Live Music Production. Exception faite des stars capables de faire mentir la nouvelle règle, il y a donc moins de spectacles affichant complet. La Fête des Vignerons s’inscrit dans cette logique et Paléo aussi, d’ailleurs.»

La grimace, née sur une baisse de 10% à 15% des rentrées ces dernières années, commence à se figer à des degrés divers. Daniel Rossellat évoque «un fléchissement malgré une édition 2018 qui a affiché complet. Même si le milieu n’aime pas beaucoup parler d’argent, il faut une vraie réflexion sur les prix des billets. Certains festivals devront apprendre à dire non aux artistes trop gourmands, d’autres alignant les noms sans véritable dimension sociale devront peut-être réinterroger leur modèle économique: nous vivons véritablement une phase cruciale, avec une sorte de pic cette année. À voir si cela dure ou pas!»

Si un certain écrémage a déjà eu lieu, contrepoids d’une période où les festivals ont éclos au gré des envies, le ressort se tortille ailleurs encore. Au Verbier Festival, la directrice des opérations, Câline Yamakawa, loue d’emblée la stratégie de l’excellence. «Notre souci permanent est de faire venir d’autres publics en élargissant l’offre tout en garantissant sa qualité. Sur ce terrain hyperdynamique, il y a de la place pour tout le monde, mais à chacun de nous de faire en sorte que l’offre soit à la hauteur des exigences.»

La force de conviction en fait partie, Michael Drieberg s’appuie sur un autre chiffre pour le dire. «Il n’y a que 20% des gens qui sortent, à nous de décider les autres, ça nous oblige à innover thématiquement en sortant de la musique pour aller vers la magie, les spectacles avec des chevaux ou pour Noël mais aussi géographiquement. Sion sous les étoiles, c’est ça! Aller là où l’offre n’existait pas. L’année dernière, on s’est planté, était-ce à cause de la concurrence du Mondial de football ou pas? Là on relance la machine, ça marche, on est presque à 70% de billets vendus.»

Retour à l’équilibre?

Au final, Live Music Production et son concurrent Opus One tiennent le portefeuille des grosses productions se partageant même 80% du gâteau des spectacles et concerts au risque de standardiser l’offre. Mais si les deux poids lourds peuvent se le permettre, le public, le peut-il?

«Aucun souci, rétorque le patron de la première enseigne. Il y a trois ans, lorsque nous avons repris la programmation du Métropole, on a entendu ce genre de craintes mais, au contraire, le marché s’est rééquilibré. Nous sommes en Suisse romande, il y a des subventions pour l’autre culture, la création plus innovante et les jeunes artistes, défendus dans d’autres lieux.»


Le dessin du jour (22 mai)

Il y a trop d'offres culturelles cet été

(24 Heures)

Créé: 22.05.2019, 06h41

A chacun son rythme

Si la dernière minute est souvent bonne conseillère pour les réservations de vacances, il n’y a pas – plus – de règle pour l’achat d’un billet de spectacle. Le consommateur peut réagir au coup de cœur, à la météo, il peut réserver son année culturelle à l’avance ou alors se presser par peur d’arriver trop tard comme il lui arrive de prendre le temps, laissant ainsi très peu d’indicateurs stratégiques aux organisateurs. «L’actualité des artistes peut également avoir un impact, ajoute Mathieu Jaton, directeur du Montreux Jazz. S’ils sortent un album juste avant de venir, ça peut relancer les ventes.

Autre facteur d’influence: un artiste dont la cote décolle juste après l’annonce de la programmation. Ça nous arrive, on le fait savoir et la billetterie s’enflamme.» Mais pour le boss de Paléo, Daniel Rossellat, la procrastination n’a rien à voir dans la mécanique. «Je pense plutôt que ceux qui le croient essaient de se rassurer et de se dire que ça va peut-être encore venir. Après… si la frénésie est là d’entrée, on crée la peur de ne pas avoir de billets et ce doute fait vendre. À l’inverse, si les gens espèrent, en attendant, une éventuelle baisse de prix – et certains festivals l’ont fait – on risque de se tirer une balle dans le pied, en plus de susciter une perte de crédibilité.»

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