Dada a 100 ans: dadalphabet

ArtPour le centenaire de la naissance du Cabaret Voltaire à Zurich, voici, en vingt-six entrées, Dada dans tous ses ébats.

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Pour cerner Dada, mouvement né à Zurich il y a cent ans, en février 1916, relisons Tristan Tzara: «Un mot né, on ne sait pas comment Dada Dada on jura amitié sur la nouvelle transmutation, qui ne signifie rien, et fut la plus formidable p r o t e s t a t i o n la plus intense affirmation armée du salut liberté juron masse combat vitesse prière tranquillité guérilla privée négation et chocolat du désespéré.»

En russe, dada c’est oui oui, petit cheval de bois en français, et le nom d’une lotion capillaire qui se vendait en ces temps troublés sur les bords de la Limmat. Il est peu d’écrire que Dada fait feu de tout bois. «Tout est Dada», il «soulève tout». Dada c’est tout, vous, moi, ça. Dada c’est doux, Dada c’est dur, Dada c’est chat. «Dada est sans sens comme la nature.» A situer entre constructivisme et futurisme? Toujours en mouvement, il s’oppose, léger, foutraque et insoluble à tous les ismes et bien sûr au dogmatisme. Il n’a rien à voir avec l’art brut.

«Dada fait n’importe quoi, mais jamais n’importe comment.» Et mélange les genres jusqu’au «non-sens à fonction utilitaire», telles les têtes-objets de Sophie Taeuber-Arp, qui servent aussi à porter des chapeaux. Tout est facile à celui qui se permet tout (leçon dada). Jean Arp fait du dessin automatique dès 1916. Et les Suisses portent fièrement Dada dans leur porte-monnaie à travers le portrait de Sophie Taeuber sur leur billet vert.


De A à H

A comme avant-garde Le 12 mars 1916, Hugo Ball, poète et musicien, note dans son journal: «Soyons neufs et inventifs de fond en comble. Changeons chaque jour l’écriture de la vie.» La révolte dadaïste contre l’art officiel et l’ordre établi épouse l’humour. Dada est un art «sans pantoufles ni parallèles», sans passé et contre le futur. Sus à la civilisation bourgeoise, vive l’avant-garde libre et imprévisible. Dada persifle le cubisme tout en exprimant l’affreuse douleur des tranchées. Max Ernst récapitule en 1958: «Dada fut avant tout une réaction morale. (…) Nous avions assisté à l’effondrement dans le ridicule et la honte de tout ce qui nous avait été donné pour juste, pour beau et pour vrai.» «Nous aspirions à un ordre nouveau qui put rétablir l’équilibre entre le ciel et l’enfer», duplique Arp. Et de crépiter les manifestes, de se multiplier les affiches, de proliférer les déclarations sous forme de revues plus ou moins minces ou de feuilles volantes.

B comme Hugo Ball Revêtu d’un habit de carton bleu et or, comme physiquement entubé, celui qui permit à Dada de naître, l’Allemand Hugo Ball, s’était réfugié en Suisse dès le début de la guerre. Avec Emmy Hennings, il crée le Cabaret Voltaire à la très zurichoise Spiegelgasse. Par annonce dans la presse sont convoqués poètes, peintres, écrivains et danseuses pour le 5 février 1916. Trois Roumains se présentent, Tzara, Janco et son frère, l’Alsacien Jean Arp, son amie suisse Sophie Taeuber. Rejoints très tôt par l’Allemand Huelsenbeck et les peintres hollandais Van Rees.

C comme collage Collages et photomontages transportent Dada sur des crêtes qui frisent l’abstraction. Un jour Arp déchire un dessin et en jette les morceaux sur le sol, stupéfait devant le résultat graphique, il en fait le Collage avec carrés disposés selon les lois du hasard. Ceux de l’Allemande Hanna Höch sont moins abstraits, plus colorés, presque féministes. N’oublions pas ceux, plus politiques et lettristes, de Raoul Hausmann, sans oublier le maître Schwitters.

D comme danse La danse s’est d’emblée pris les pieds dans le dadaïsme. Emmy Hennings la pratique avec le chant en vraie cabarettiste. Sophie Taeuber danse aussi à Voltaire et, plus tard, à la Galerie Dada (dès 1917). Elle enseigne à l’Ecole des arts appliqués et fréquente celle de danse expressive de Rudolph Laban, installé à Zurich depuis la guerre. L’été, tout se passe au centre libertaire, végétarien, donc utopiste du Monte Verita, au-dessus d’Ascona, où enseigne aussi Mary Wigman. Danse abstraite, costumée, cubiste, raideur de pantin, marelles géométriques: des photos montrent notre Sophie en costume hopi, impossible de la reconnaître derrière son masque d’Indienne nord-américaine.

E comme expérimentations Jean Arp décrit une soirée au Cabaret Voltaire: «Nous sommes en train de mener un grand sabbat. Les gens autour de nous crient, rient et gesticulent. Nous répondons par des soupirs, des salves de hoquets, des poésies, des «Oua oua» et des «Miaou» de bruitistes moyenâgeux. Tzara fait sauter son cul comme le ventre d’une danseuse orientale, Janco joue un violon invisible et salue jusqu’à terre. Madame Hennings avec une figure de madone essaie le grand écart. Huelsenbeck n’arrête pas de frapper sa grosse caisse, pendant que Ball l’accompagne au piano, pâle comme un mannequin de craie. On nous attribua le titre de nihilistes. Les directeurs de la crétinisation appelaient de ce nom tous ceux qui ne suivaient pas leur route.» Marcel Janco en remet une couche: «Tous les soirs de nouveaux amis s’ajoutaient à notre groupe. Les poètes chantaient, les écrivains déclamaient leur prose et leur misère, les murs brillaient de peintures ou de manifestes, on écoutait l’air de sonates que Ball jouait au piano et l’on dansait sur des musiques nègres ou javanaises dans mes masques peints, ou alors en lisant à quatre voix en quatre langues différentes des poèmes simultanées.»

F comme femmes Les Caves du Manoir de Martigny ont commémoré Dada avant tout le monde avec l’exposition «La dada, die dada, she dada». Six vidéastes actuelles rendaient hommage à six «précurseuses», parmi lesquelles Hanna Höch, la New-Yorkaise Elsa von Freytag-Loringhoven, la plus excentrique de toutes, et la Française Céline Arnauld. Très beau travail d’Anka Schmid autour de Sophie Taeuber.

G comme Friedrich Glauser L’écrivain suisse a été Dada à Zurich en 1917. De Tzara, il écrit: «La Roumanie manquait de soldats. Il avait reçu l’ordre de se présenter. Mais… un psychiatre zurichois avait rendu une expertise à son sujet: démence précoce. Fort de ce résultat, Tzara dut passer devant une commission médicale qui tenait séance à Berne. Et c’est moi qu’il avait choisi pour l’accompagner. (…) Pour prouver la démence de son patient, le médecin avait cité des poèmes censés attester sans le moindre doute qu’on avait à faire à un cas flagrant d’hébétude. Tzara joua son rôle à la perfection. Il baissa le menton et laissa goutter de fins filets de salive sur sa cravate de travers, que je lui essuyais chaque fois avec soin. (…) Tzara se borna à bredouiller des «ha» et des «ho» incompréhensibles.» Pacifiste, le «dandy des Carpates»!

H comme humour Noir peut-être, parfois grinçant, souvent maboul, il imprègne Dada jusqu’à l’os. Mais est-ce à ce registre qu’il faut inscrire la phrase de Tzara écrivant de Zurich à Picabia: «Je m’imagine que l’idiotie est partout la même puisqu’il y a partout des journalistes»?

La suite, de I à S, en encadré (24 heures)

Créé: 30.01.2016, 11h10

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