Daniel Harding, prodige et pédagogue à Verbier

Classique Alors que le festival valaisan ouvre ses portes, le chef guide de jeunes pousses. Entretien.

Le chef d’orchestre anglais Daniel Harding à la tête du Verbier Festival Junior Orchestra, lors d’une répétition

Le chef d’orchestre anglais Daniel Harding à la tête du Verbier Festival Junior Orchestra, lors d’une répétition Image: LAURENT GUIRAUD

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Jeans, basquets, T-shirt: si l’habit faisait le moine, Daniel Harding aurait, pour ceux qui en croiseraient le chemin loin des salles des concerts, les allures du plus commun des voisins de palier. Guy next door, diraient les Anglais. Ses apparences décontractées ne disent rien, il est vrai, de l’envergure du personnage, du prodige précoce qu’il a été lorsque, à 19 ans seulement, il assistait pour la première fois Simon Rattle.

Ni de ses débuts tonitruants, à 22 ans, au Festival d’Aix-en-Provence, dans un Don Giovanni mis en scène de Peter Brook. Le natif d’Oxford a côtoyé très vite les grands – Claudio Abbado notamment – mais aujourd’hui il guide des jeunes, à Verbier. A la tête du Junior Orchestre du festival valaisan, l’homme se mue en pédagogue et poursuit une aventure stimulante de transmission du savoir. Alors que le festival ouvre ses portes ce vendredi, le chef nous parle de sa présence à Verbier et d’une carrière qui, à l’âge de 40 ans, est déjà luxuriante.

Quels sont les conseils que vous donnez le plus souvent aux jeunes musiciens du Junior Orchestra?

Depuis les débuts de cette expérience, en 2013, j’insiste beaucoup sur la nécessité d’apprendre à s’écouter et à écouter les autres pupitres. A garder un état d’éveil par rapport à ce qu’il se passe tout autour d’eux. C’est un exercice qui requiert de la flexibilité et qui permet de comprendre comment la musique prend forme. La plupart des musiciens n’a aucune expérience orchestrale. Tous sont certes très bien préparés techniquement mais ils n’ont pas l’habitude de réfléchir à la manière de s’exprimer collectivement.

Avez-vous l’impression que cette jeune génération diffère de ce que vous avez connu lorsque vous étiez étudiant?

Globalement je ne constate pas de grands changements. Je suis cependant impressionné par leur niveau technique. Aujourd’hui, si on présente Le Sacre du printemps de Stravinsky ou la Deuxième Symphonie de Beethoven à un jeune musicien, il saura répondre de manière adéquate. Ce n’était sans doute pas le cas il y a vingt ou trente ans. En sortant du conservatoire, un interprète est capable de faire des choses extraordinaires. Cependant, j’ai l’impression qu’il est de plus en plus éloigné de ce qui importe le plus en musique. Soit comment jouer avec les autres et comprendre le sens d’une partition. C’est à ce travail de connexion que je m’attelle ici à Verbier.

Avec des œuvres de Schumann, Wagner et Mahler, vous présentez un répertoire, le germanique, qui vous tient depuis toujours à cœur. D’où vient cet attrait?

Du fait que cette musique fait rêver. Lorsque j’avais quinze ans et que je me mesurais à des œuvres de Wagner ou de Mahler, j’avais l’impression de rêver, parce que je ne jouais pas de la musique pour enfants et que j’évoluais dans la cour des grands. J’ai choisi alors de confronter le Junior Orchestra à cette même expérience, qui est certes exigeante mais qui permet de se frotter à de vrais défis et à des plaisirs réels.

Vous avez eu la chance de côtoyer très jeune des chefs du calibre de Simon Rattle et Claudio Abbado, qui vous ont beaucoup appris. Dans quelle mesure ces rencontres inspirent-elles votre rôle de pédagogue?

Les deux chefs ont consacré beaucoup de temps aux jeunes, en fondant notamment des orchestres pour musiciens prometteurs. Et les deux gardaient avec eux le même degré d’exigence que pour les formations traditionnelles, ils leur parlaient sans minimiser les aspects complexes d’une œuvre. J’espère, de mon côté, que ce que je fais ici s’inscrit dans ce même mouvement.

Quels sont les traits de ces deux grandes figures qui vous ont le plus marqué?

Abbado avait une faculté étonnante de ne pas se rendre nécessaire durant les répétitions. Ce n’était pas un chef qui voulait tout contrôler. Il préférait plutôt se retirer, laisser faire l’orchestre, l’écouter et ensuite mettre en forme les idées. Rattle, lui, m’a marqué par l’étendue des connexions qu’il pouvait établir dans une œuvre. Les pièces en apparence les plus simples dévoilaient des trésors cachés grâce à ses commentaires.

Votre carrière a démarré très vite. Comment jugez-vous aujourd’hui cette grande précocité?

Près de vingt ans après mes débuts, je peux dire que je n’ai pas de regrets. Mais j’ajouterais aussi que personne mieux que moi ne sait à quel point, par moments, j’étais perdu durant ces années vertigineuses. Depuis lors, j’ai continué à rester très critique envers ce que je fais. J’essaie d’apprendre et d’évoluer, de rester conscient des choses qui ne vont pas. Si je ne prêtais pas attention à cela, je serais fini.

Vous avez cheminé longtemps à la tête de l’Orchestre symphonique de la radio suédoise. Quel bilan tirez-vous de cette première véritable expérience en tant que directeur musical?

J’ai passé à Stockholm les années les plus importantes de ma vie. Avant trente ans, un chef intrigue parce qu’il est jeune. Plus tard, après la soixantaine, on apprécie sa sagesse et son savoir faire. Entre trente et soixante… on s’en fout un peu (rires). Mais c’est précisément à ce moment qu’il faut bâtir et travailler dur pour devenir un vrai chef à soixante ans.

Créé: 20.07.2016, 08h57

Coups de cœur

Des innombrables temps forts du Verbier Festival, dont les portes ouvrent vendredi, il ne faudra pas manquer:

Le récital de Daniil Trifonov, pianiste russe. Au programme: Brahms, Schubert et Rachmaninov. (Di 24 juillet à 19 h)

Le concert donné par András Schiff, qui dirige et œuvre au piano en compagnie de l’orchestre du festival. (Je 28 juillet à 19 h)

Le concert de clôture, (Troisième de Mahler) avec notamment le chef Michael Tilson Thomas et la contralto Nathalie Stutzmann. (Di 7 août à 19 h) R.Z.

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