Daniele Finzi Pasca, un atome d'Einstein

RencontreLe metteur en scène tessinois a tourné la page de la Fête des Vignerons et franchit le seuil du Grand Théâtre de Genève, où il signe «Einstein on the Beach».

Le metteur en scène Daniele Finzi Pasca sur la scène du Grand Théâtre, entre les décor de son «Einstein on the Beach».

Le metteur en scène Daniele Finzi Pasca sur la scène du Grand Théâtre, entre les décor de son «Einstein on the Beach». Image: LUCIEN FORTUNATI

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Dans un petit salon du Grand Théâtre, Daniele Finzi Pasca a les allures d’un Einstein en déficit sévère de repos. On le retrouve assis face à une petite table boisée, un verre d’eau à portée de main, la tête qui, on le devine, rumine encore les détails à régler sur la scène. Cheveux blancs et ébouriffés, petites lunettes sans cesse ôtées et remises sur le nez, regard marqué, l’homme porte sur lui les traces de plusieurs mois durant lesquels le mot «pause» a été banni du vocabulaire. Cependant, le marathon qu’a constitué la Fête des Vignerons a été un succès salué de manière unanime. Et le demi-fond enchaîné dans la foulée avec sa troupe, en s’attelant à l’opéra «Einstein on the Beach» au Grand Théâtre, vient lui aussi d’être encensé par le public et la critique. Sous la fatigue, donc, un état de grâce qui se poursuit. Rencontre.

En quittant Vevey et en arrivant à Genève, vous avez changé radicalement d’échelle scénique. Qu’est-ce que cela a comporté?

Disons qu’ici on travaille en ciselant, en soignant les petits détails, ce qui n’est absolument pas le cas des grandes productions comme la Fête des Vignerons. En voulant faire une analogie, c’est un peu comme si on passait de fresques murales à un petit tableau peint à l’aquarelle.

Lequel des deux univers vous convient le plus?

Lorsqu’on vient du théâtre de la simplicité et qu’on passe, comme cela arrive dans plein d’autres domaines, à des dimensions plus vastes, il faut garder la possibilité de revenir en arrière à chaque instant, sans peiner. Je vais citer l’exemple du metteur en scène et chorégraphe Robert Lepage, qui est un grand ami: il a su garder à travers le temps une hygiène de vie que je partage entièrement. Il sait jouer l’alternance entre grands projets et petites productions qui lui permettent de renouer avec l’esprit d’origine, avec sa manière initiale de faire du théâtre. De mon côté, je continue à fouler les scènes en tant que comédien. Cela me permet de garder l’entraînement et de varier mes choix. Une chose est certaine: on ne peut pas gravir tous les jours un sommet de l’Himalaya. Il faut savoir goûter aussi aux plaisirs qu’offre une simple promenade avec des amis autour d’un lac, par exemple.

Que reste-t-il en vous de la Fête des Vignerons?

L’envie de revoir calmement le spectacle, de regarder les captations vidéo. Cela ne manquera pas de m’émouvoir. Mais à vrai dire, rien ne s’est encore sédimenté dans mon esprit. Il y a encore de petits événements, comme des conférences, qui prolongent en quelque sorte cette expérience à Vevey. Il faut s’imaginer que le lundi qui a suivi la clôture, on fermait les maisons où on avait vécu et que le lendemain on était à Genève pour démarrer une nouvelle histoire, sans transition.

Vous êtes donc loin de chez vous pendant de longues périodes de l’année. Est-ce un poids?

Cela fait trente-six ans que je mène ce train de vie. Je m’y suis habitué. Mon chez-moi est à la fois en Suisse, au Canada et au Brésil. Je me sens à la maison dans chacun de ces lieux, où j’ai développé des comportements de vrai habitant de quartier, avec mes bars préférés ou ma boulangerie.

Et à Genève, comment vous êtes-vous senti?

Je suis venu ici il y a plus de vingt ans, pour donner un cours au Conservatoire. Par la suite, je suis passé en vitesse pour présenter des spectacles comme «Nebbia» ou «Rain». Aujourd’hui, je découvre une ville nouvelle, et je dois dire que, en pensant à la Suisse et en particulier au Tessin, je suis impressionné par le ferment culturel qu’on vit ici.

Revenons à «Einstein on the Beach». Que saviez-vous de cette pièce avant de la côtoyer de près?

Je fréquente la discographie de Philip Glass depuis longtemps déjà, mais je ne connaissais pas bien cet ouvrage. Je me suis mis donc à sonder la pièce, en l’écoutant d’abord, puis en regardant la production originale. Pour moi, ce fut la rencontre avec un monde musical qui m’était familier. Et avec un univers scénique, celui de Bob Wilson, qui ne m’était pas inconnu non plus. En réfléchissant sur la proposition que m’avait adressée le directeur du Grand Théâtre, Aviel Cahn, je me suis dit qu’il allait falloir une version nouvelle et libre. Dans les faits, nous avons gardé la structure musicale, à l’exception de quelques petites réductions que les partitions prévoient par ailleurs. Nous avons gardé aussi les textes. Quant à la relecture de cette histoire, elle fait appel à nos propres ingrédients, à notre manière de penser l’art de la scène.

Quels sont les points les plus délicats à gérer dans votre production?

Les liens noués entre scénographie, vidéo et lumières reposent sur des détails minuscules qui requièrent une grande précision et de la fluidité dans les enchaînements des tableaux.

L’obstacle le plus imposant sur ce chemin?

Celui du temps, très serré pour une équipe qui venait de terminer la Fête des Vignerons. Nous avons dû repartir tout de suite, en quelques heures seulement, alors qu’on aurait eu besoin de quelques jours pour retrouver notre souffle.

Comment avez-vous bâti la narration dans une œuvre qui n’en possède pas véritablement?

C’est toute la difficulté de ce projet. Lorsqu’il y a un parcours narratif précis, on peut décider de le transposer, de le transformer, voire de le trahir. Dans ce cas, il faut donner de la consistance aux choix adoptés, sans jamais céder à la gratuité. Cela nous pousse à nous demander si un ouvrage aussi jeune qu’«Einstein on the Beach» nécessitait une réactualisation. Je pense que cela peut se faire seulement si l’intérêt des auteurs est manifeste. Or, il se trouve que Philip Glass a été intéressé par ma démarche.

Est-ce que le binôme qui accompagne cette œuvre, celui de ses auteurs, Philip Glass et Bob Wilson, a été un élément paralysant au démarrage du projet?

Je crois qu’il faut que cet héritage pèse un peu sur nos épaules car il nous permet de rester vigilants, de procéder avec tact et délicatesse. Vous savez, j’évolue depuis toujours dans le théâtre dit de création, je ne travaille pas avec le répertoire existant. Je ne suis donc pas habitué à transformer des matériaux scéniques conçus par d’autres auteurs. Avec mon équipe, je pars toujours d’une page blanche. Lorsque le contraire se produit, comme ici au Grand Théâtre, je fais très attention à ne pas dénaturer le travail de ceux qui, comme moi, sont partis un jour d’une page blanche.

Que vous a appris cette expérience à l’opéra?

Beaucoup de choses. Je connaissais par exemple Aviel Cahn, mais pas du tout le théâtre qu’il dirige aujourd’hui. J’ai eu beaucoup de plaisir à rencontrer Titus Engel, un chef d’orchestre très passionné par la création contemporaine. J’ai aimé discuter avec lui et j’ai apprécié cette faculté qu’il a de transmettre de la vigueur et de la légèreté aux jeunes musiciens de la Haute École de musique. Enfin, j’ai adoré retrouver ma compagnie pour un projet plus petit que la Fête des Vignerons.

Quelle place occupe la gestion managériale de la Compagnie Finzi Pasca?

Garder en vie la compagnie représente un effort énorme et chronophage. Nous sommes une des rares entités suisses tournant partout dans le monde. Nous restons cependant une structure indépendante, qui lutte à chaque instant pour poursuivre ses projets. La dimension managériale nous aide surtout à comprendre que, dans des productions comme celle d’«Einstein on the Beach», le temps est le bien le plus précieux et qu’il faut par conséquent limiter les essais.

Cette contrainte, l’avez-vous affrontée à la Fête des Vignerons aussi?

Oui. J’ai eu par exemple seulement quatre heures pour réaliser l’image finale de la Fête, pour monter le tout, parce que je n’aurais jamais pu réunir 5600 personnes en même temps. Alors, j’ai dû planifier et me dire: «Soit tu y parviens dans ce laps de temps, soit tu renonces à cette intention.»

Y a-t-il eu des renoncements à faire?

Disons que le temps a choisi pour moi et que j’ai connu ces choix suffisamment à l’avance pour rebondir.

Créé: 13.09.2019, 18h23

Bio express

10 janvier 1964 Naissance à Lugano.
1983 Part comme volontaire à Calcutta,
où il s’occupe de malades en stade terminal.
1991 Écrit «Icaro», monologue au succès retentissant, traduit en six langues et joué encore aujourd’hui.
2002 Conçoit, parmi d’autres spectacles, «Nomade», pour le Cirque Eloize, et «Corteo», pour le Cirque du Soleil.
2002 Reçoit l’Anneau Hans Reinhart, la plus haute distinction suisse pour le théâtre. 2002 Signe la cérémonie d’ouverture des Jeux paralympiques et la cérémonie de clôture des Jeux olympiques de Sotchi, en Russie.
2019 Assure la conception scénique de la Fête des Vignerons, à Vevey.

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