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Danser libre, sans jugement pour célébrer les différences

Le chorégraphe Jérôme Bel revient à Vidy avec «Gala», hymne festif à la liberté où folâtrent pros et amateurs. Trois interprètes nous racontent cette aventure hors du commun.

Créé l’an dernier à Vidy, «Gala» réunit des danseurs professionnels et amateurs.
Créé l’an dernier à Vidy, «Gala» réunit des danseurs professionnels et amateurs.
MATHILDA OLMI

Quel est le point commun entre un réfugié érythréen de 26 ans, une retraitée de 69 printemps et un jeune homme de 34 ans en fauteuil roulant? Pas grand-chose, direz-vous. Toute la magie de «Gala» réside dans cette mosaïque de personnalités, de vécus, de sensibilités. En sorcier de la scène, le chorégraphe Jérôme Bel réunit une vingtaine de danseurs amateurs entourés de la bienveillance de professionnels. Créé l’an dernier à Vidy, cet hymne à la liberté clôt la saison du théâtre du bord du lac, de mercredi à samedi.

La sève de «Gala»? De pays en pays, de ville en ville, de Bangkok à São Paulo, le Français de 53 ans recrée le même spectacle en conviant des hommes, des femmes, des jeunes, des seniors à folâtrer sur les planches. À chaque fois jaillit une énergie différente, nourrie de références culturelles plurielles. À Lausanne, une vingtaine de néophytes se sont prêtés au jeu. Avec pour seul bagage artistique cette envie d’être sur scène, pour unique leitmotiv de danser sans censure, ni codes, ni jugement. Un hymne à la liberté et aux différences. Comme le dit si bien Jérôme Bel, «les rapports sociaux, la corporéité sont très différents d’un lieu à l’autre et la pièce respecte ces particularismes. L’enjeu du spectacle, c’est l’irréductible singularité de chaque être humain.»

Source d’intégration

Morad Essa, demandeur d’asile originaire de Tesseney en Érythrée, trépigne. «Le temps passe trop lentement. Je me réjouis tellement de revivre cette effervescence!» Car pour lui, l’expérience dépasse la simple aventure théâtrale. «Cela m’a aidé à m’intégrer et à donner un sens à ma vie. Je me suis aussi fait des amis et j’ai amélioré mon français.» L’idée de monter sur les planches lui a été soufflée au sein de l’EVAM. «Une dame a vu que j’étais attiré par le théâtre. Quand elle m’a parlé de la pièce, je n’ai pas hésité une seconde!» Sur scène, Morad Essa a pu oublier – magie du théâtre! – sa condition de requérant. Partager sa culture, aussi: «Dans l’un des tableaux, on danse sur une musique érythréenne. Certains essayaient de faire les mêmes gestes que moi, ça m’a fait plaisir.»

Le credo de Jérôme Bel? Cette idée que tout le monde peut danser. Chacun à sa manière. Résident de la Cité Radieuse, à Echichens, Pascal Guignard a fait de son fauteuil roulant son partenaire de scène. «Pendant le spectacle, j’oublie ma condition. Je me sens comme un être humain normal.» Le jeune homme est aguerri des planches puisqu’il fait partie de la troupe de théâtre de l’institution pour personnes en situation de handicap. «Ici, on monte plutôt des pièces à texte, précise-il au bout du fil. Avec Jérôme Bel, on a travaillé sur le mouvement et sur la coordination. Ça a un côté libérateur.»

Amateur, «celui qui aime»

Pétillante retraitée, Jaqueline Cuénot n’a pas l’air du genre à se laisser miner par les années qui passent. «Bon, vu mon âge, c’était quand même un peu un défi que de participer à cette pièce!» Elle rit et reprend: «Mais j’adore bouger, j’ai toujours fait de la danse, folklorique ou contemporaine.» Elle l’avoue tout de même: cette plongée dans l’inconnu lui a collé le trac. «Au départ, je n’avais aucune idée de ce que voulait Jérôme Bel. Et on n’a fait connaissance que trois jours avant la première.»

C’est sans doute là le secret de cet enchantement. Le chorégraphe en révèle l’ingrédient magique: «Les danseurs amateurs offrent quelque chose que les professionnels ont malheureusement perdu. Une fraîcheur incomparable et une énergie libre dénuées de jugement, et surtout un désir non émoussé par l’usure du métier, confie le chorégraphe. Je rappelle que le mot amateur signifie «celui qui aime.»

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