Debout sur le devant de la scène, mots après maux

MusiqueEn boss du rap fédéral, Stress creuse aux fondamentaux de son art pour mieux se retrouver. Question de survie.

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Peut-être que son pseudo l’a finalement rattrapé. Dur à croire venant d’un dur à cuire: depuis vingt ans, Stress a tenu si fermement la barre de sa petite entreprise fondée à Lausanne, devenue autour de sa seule personne un holding national aux multiples ramifications (musique, sape, support pour publicités en tous genres et autres events sous les ors de la nightlife zurichoise), dont rien ne semblait pouvoir contrarier sa course tranquille. Sept albums au sommet des charts helvétiques, neuf Swiss Music Awards en poche, un abonnement aux pages et forums pipole frémissant au tempo de ses up and down amoureux, un autre au registre «politique» quand il s’agissait de frotter son bec à l’UDC et, entre coqs, de se voler bruyamment dans les plumes… Stress avait l’arrogance pugnace que lui permettait son succès fédéral, sa franchise désarmante, son extraction populaire et un bon fond contrastant avec la mauvaise réputation que se coltinait alors le hip-hop, pas encore réhabilité par Stromae auprès du public de Michel Drucker.

Et puis, la barre a cassé. La coque du navire n’a pas cédé, seul le cap à maintenir est devenu plus hasardeux, la ligne de flottaison moins assurée. Stress ne s’en cache pas, quand on le félicite pour le choix de son casse-croûte tout en céréales, fruits et eau plate, happé à la cafétéria de la Radio Suisse Romande. «C’est comme ça quand t’es en DP, t’as pas faim. Les gens me disent: «Super tu fais du sport? T’as perdu du poids.» Ouais, c’est ça!» L’aveu désabusé de la grosse déprime se trouve déjà en rimes dans «Petite pensée», parmi les confessions les plus franches auxquelles Stress se livre dans le bien titré «Sincèrement», son disque du retour après cinq années sans publication sous son seul nom. «Je suis l’ombre de moi-même/t’as perdu du poids est la nouvelle rengaine.» Ou «Plus rien ne fleurit/je taffe pour pas finir à Cery.» Ambiance…

«Quand tu vois d’où je viens et où je suis arrivé, c’est comme si j’avais gravi l’Everest»

«J’aurais dû faire un break plus tôt mais c’est toujours facile à dire après. J’étais dans le rush perpétuel, j’avais toujours un truc en plus à gagner. Quand tu vois d’où je viens et où je suis arrivé, c’est comme si j’avais gravi l’Everest. Un jour, tu réalises que tu as des choses à perdre.» Là, c’est Andres Andrekson qui parle. À 42 ans, il conserve un naturel d’ado, avec de soudaines montées de volume et des exaltations potaches, une façon de ne pas se prendre au sérieux tout en imposant l’indiscutable de sa réussite sociale. Il est le conte de fées hip-hop, l’histoire cent fois narrée du gamin arrivé d’Estonie à l’âge de 12 ans avec sa mère et sa sœur, ado turbulent à Lucens, élève studieux à HEC, talent rap assez culotté pour oser se lancer en solo après l’aventure Double Pact. Il fut l’«Eminem romand» qui s’invente un double, Billy Bear, et conquiert contre toute attente la Suisse alémanique avec sa tchatche en français. Il est aussi le chef d’industrie pour qui «business» n’est pas un gros mot, au contraire, et qui fait de son nom une marque.

Mais au glossaire économiste qu’il manie encore – «on va trouver des partenaires», «pas un marché intéressant», «il me faut des challenges» – s’est greffé un lexique psychanalytique dont il jette les mots sur la table avec la même frappe. «Zone de confort», «faire le reset de ce qu’on est devenu», «poser son sac et faire le tri», «gérer sa colère»… Avant qu’on n’aborde le sujet, il évoque de lui-même les visites chez sa psy, le travail sur soi, les égarements qui lui ont fait composer «Petite pensée» mais aussi «Drogué seul» et sa litanie de mauvaises ondes nocturnes et solitaires. Il y a sept ans, il avait déjà créé un «supergroupe» avec Bastian Baker et le chanteur de Pegasus pour rendre moins douloureuse l’absence de Noël, le fils de sa femme Melanie Winiger, dont il venait de se séparer. Dans la grande maison zurichoise, la bande de potes s’était installée dans la chambre de l’enfant, désormais vide, pour y faire de la musique, dont un disque était sorti.

Entier jusqu’au bout

Et l’on se rend compte que Stress, en dépit de sa réputation de pragmatique, ne calcule rien quand il s’agit de se livrer. Ce stratège aurait pu s’alarmer de laisser ainsi béer ses failles dans un milieu carburant, en strophes comme en buzz, à la forfanterie et à l’autoglorification. Entier comme il l’a toujours été, le rappeur se donne tel quel, écrit sur ce qu’il traverse, inverse le focus et analyse ses faiblesses avec la même acuité dont il ausculta la société suisse de 2003. Cela passe aussi par un rap revenant aux uppercuts (un peu), moins dilué dans le sirop pop germanisant qu’il déversa souvent à larges rasades, et sans vergogne. «Sur mon avant-dernier disque, je recevais des sons, des beats, mais c’était pas moi. J’étais dans une facilité qui me brouillait les codes et j’ai commencé à me demander pourquoi je faisais ça, sinon pour rester en orbite.»

Signe de ce retour aux fondamentaux, Stress invite IAM, les vétérans marseillais du rap francophone dont les disques et les fréquentes visites à Lausanne le marquèrent, lui et tant d’autres ados des jeunes nineties. À l’évocation du Flon, de Sens Unik, du magasin de skate All Access dont la marque de fringues éponyme sponsorisa IAM, l’œil d’Andres scintille. «C’est marrant comme le Flon est devenu…» Nostalgique? «Si je l’étais, je ne serais plus là.» Quand on lui glisse que la Suisse romande l’a peut-être perdu de vue depuis toutes ces années zurichoises, Stress recadre fermement mais aimablement, en parfait résumé de son tempérament. «Tu sais, j’ai tellement de problèmes dans ma vie que je ne vais pas en plus me demander ce que pense le public romand. Mon seul souci, c’est de savoir si je jouerai ici en décembre. Je ne snobe personne mais je suis au point de ma vie où je suis content quand j’arrive au jour d’après.»

Créé: 16.10.2019, 09h01

Bio

1977
Naît Andres Andrekson le 25 juillet à Tallinn, Estonie.
1989
Arrive en Suisse avec sa mère et sa sœur cadette. La famille s’installe à Lucens.
1995
Dans la scène hip-hop lausannoise, tient le micro dans Double Pact avec Nega et, aux platines, Yvan Peacemaker.
1997
Études à HEC Lausanne, où il passera sa licence.
2003
Sort son premier album solo, «Billy Bear».
2004
Premier mariage, premier divorce.
2005
Son deuxième disque, «25.07.03», contient la chanson «Fuck Blocher», qui ne plaît pas à l’UDC.
2007
«Renaissance» est double disque de platine, avec plus de 70 000 ventes en Suisse.
2008
Épouse l’ex-Miss Suisse Melanie Winiger. Devient people zurichois.
2010
Lance sa marque de mode, Bear Inc.
2012
Divorce.
2013
Juré dans la version alémanique de «The Voice».
2015
Reçoit son 9e Swiss Music Award.
2019
Sort son 8e disque, «Sincèrement».

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