Dérives narratives dans l’œil de Todd Hido

PhotographieLa première exposition muséale européenne de l’Américain a lieu au Musée des beaux-arts du Locle. Rencontre avec une star.

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«Les photographies ne bougent pas, mais elles peuvent parler.» Alors que l’accrochage n’est pas encore réalisé et que ses images forment encore des séries aléatoires au pied des murs des deux principaux espaces que lui ouvre le Musée des beaux-arts du Locle, les photographies de Todd Hido dessinent déjà des fils narratifs mystérieux, dégageant une inquiétude encore renforcée par leur abandon au sol.

Trois jours avant le vernissage d’«In the Vicinity of Narrative», le photographe américain de 49 ans, l’un des plus influents de sa génération, a fait le déplacement dans le Jura pour remédier à cet inachèvement et organiser des séquences propres à susciter ces associations narratives étonnantes dont il a le secret. La directrice de l’institution, la Lausannoise Nathalie Herschdorfer, se réjouit de la présence de l’artiste, promesse d’une relecture dans la disposition de ses tirages. «Il est très suivi aux États-Unis, mais, en Europe, même s’il est représenté par des galeries, il réalise ici sa première exposition muséale.»

L’homme de San Francisco interrompt son travail d’agencement. «Dès que l’on place deux photographies côte à côte, une narration commence. J’aime beaucoup la citation de Lewis Baltz qui dit que la photographie serait à penser comme un espace étroit et profond entre le roman et le film.» On l’aura compris, Todd Hido ne fait pas partie de ceux pour qui le mot narration est un tabou. Les parallèles entre son travail et le cinéma reviennent avec constance, pointant notamment une parenté avec le cinéaste David Lynch.

La campagne de Hido et de Lynch

«C’est curieux. Même si j’ai conscience des aspects cinématographiques de mes images, je ne regarde pas tant de films. Je ne suis pas un fana de cinéma, même si certains films m’ont marqué très tôt comme Shining de Kubrick, Les ailes du désir de Wenders ou Blue Velvet de Lynch, que je n’ai compris que tardivement! Au fond, les comparaisons avec ce dernier viennent peut-être de nos origines similaires: nous venons tous deux de petites villes – lui de Missoula dans le Montana, moi de Kent dans l’Ohio – qui n’ont pas tellement changé, avec leurs champs, leurs fermiers, et auxquelles nous donnons une ambiance un peu surréelle. Dans mon cas, liée à ce monde ancien envahi par des banlieues seventies. J’ajouterai que je n’ai pas peur de la noirceur…»

Son esthétique renvoyant parfois aux fifties tient aussi du commentaire historique. «Ma mère a grandi dans ces années. On associe souvent ce passé à une période brillante de perfection, alors qu’elle était aussi sombre que la nôtre.» La dimension cinématographique du photographe lui vaut l’admiration de réalisateurs qui achètent ses œuvres – l’une de ses photos de femmes idéalisées aurait inspiré son film Her à Spike Jonze et l’une de ses chambres avec lit aux draps défaits aurait été recréée à l’identique pour The Messenger – et sont toujours nombreux à se presser aux séances de dédicace de ses livres. Au début d’un projet, c’est d’ailleurs toujours à un futur ouvrage imprimé que songe Todd Hido – «Car, avec un livre, il faut créer du sens, même s’il reste complètement ouvert.»

Lui-même, collectionneur passionné qui en possède environ 6000 exemplaires, aime l’«attente qu’ouvre un livre photographique». «Même si je pense à une chose définie, l’interprétation peut totalement varier. C’est impossible à contrôler. L’ambiguïté est quelque chose de formidable, surtout si on l’applique à la photo, qui peut être si mortellement précise. Le vide ouvre aussi l’imaginaire.»

Mêlant éléments d’autofiction, documents du passé et portraits mis en scène, Todd Hido part aussi en chasse de façon spontanée. «Je monte dans ma voiture et je regarde. Quand je prends des images de maisons, je ne demande jamais la permission.» Ces prises équivoques renvoient à un regard errant, proche de celui du vagabond, voire du voyeur. Sa collaboratrice, l’artiste Marina Luz, commente: «Quand je ne le connaissais pas encore, son nom m’évoquait un Japonais, j’imaginais des photos d’un marginal un peu perdu aux États-Unis!»

Créé: 26.02.2018, 14h53

Les trois autres expositions du Locle

En dehors de la présentation touffue du travail de Todd Hido – un très joli coup –, le Musée des beaux-arts du Locle vient encore d’ouvrir trois autres expositions sur ses 2000 m2.

Pour rester dans la photographie américaine, un bel accrochage, dense comme une foule dans la rue, présente le «Women are Beautiful» de Garry Winogrand, héros de la «street photography» qui réunissait en 1975 ses images de femmes émancipées dans un ouvrage du même nom. Le portfolio complet (85 tirages) ouvre des perspectives sociales, féministes et historiques en résonance avec l’actualité.

Le peintre Guy Oberson, lui, ne pratique pas la photo mais, dans «Naked Clothes: After Arbus and Mapplethorpe», il s’en inspire en réinterprétant les œuvres de ces mythes de la deuxième moitié du XXe. La photo comme matrice pour la peinture? Oui. Sombre et troublant.

Avec Thibault Brunet et ses «Territoires circonscrits», l’imagerie prend un tour technologique. L’artiste, découvert dans «reGeneration2» au Musée de l’Élysée, utilise le scanner 3D, outil utilisé en géologie et en criminologie, pour créer des représentations d’un genre nouveau, fixes mais à explorer sous plusieurs angles.

Le Locle, Musée des beaux-arts
Jusqu’au di 27 mai. Me-di (11 h-17 h)
Rens.: 032 933 89 50
www.mbal.ch

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