Docteur Jaccoud au chevet du cinéma suisse

Journées de SoleureAu service des histoires des autres, le scénariste d’Ursula Meier reçoit le Prix d’honneur aux Journées de Soleure. Rencontre

Antoine Jaccoud, ici au Café Les?Arcades à Lausanne. Il travaille cependant surtout à la table de sa cuisine, où il a écrit d’innombrables scénarios.?

Antoine Jaccoud, ici au Café Les?Arcades à Lausanne. Il travaille cependant surtout à la table de sa cuisine, où il a écrit d’innombrables scénarios.? Image: FLORIAN CELLA

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

«A ma mort, j’aimerais bien qu’il ne soit pas écrit sur ma tombe: «Il fut le compagnon de route d’Ursula Meier.» Le scénariste lausannois Antoine Jaccoud a le plus grand respect pour la cinéaste avec qui il a collaboré sur les films Home et L’enfant d’en haut – il salue chez elle «l’exigence et l’ambition au sens noble du terme».

Mais, au moment de recevoir le Prix d’honneur des Journées de Soleure, le trafiquant de narrations – le seul à vivre de ce métier en Romandie – aimerait que l’on se souvienne de lui pour d’autres réalisations ou pour son activité de pédagogue. Déjà que les prix l’angoissent toujours un peu… «Soit on les reçoit à ses débuts, soit quand on est en chimio. Là, ça va, je peux encore monter les escaliers sans aide», grince le bientôt sexagénaire. «Bon, j’ai préparé quelques notes pour faire rire. J’aime être au centre de l’attention, mais quand j’ai quelque chose à donner, un texte à lire par exemple», plaide celui qui monte volontiers sur scène pour déclamer sa prose avec le collectif Bern ist überall.

Le théâtre lui a aussi beaucoup appris alors qu’il était dramaturge de la compagnie Théâtre en Flammes de Denis Maillefer, pour laquelle il a écrit le «hit» Je suis le mari de Lolo, repris encore l’an dernier – «dans une version tragique» – par le Théâtre Franco Parenti de Milan. «Assister aux répétitions, voir les limites des acteurs, ce qu’ils peuvent faire et ce qu’ils ne peuvent pas faire, m’a donné des repères.» La scène est aussi le lieu de la réaction plus rapide. «Il y a plus de vitesse, le face-à-face est plus direct. C’est plus politique et c’est important car il ne faut pas abandonner la critique.»

Le moment critique

C’est pourtant la critique, du temps où il en signait dans L’Hebdo, qui l’a poussé du côté du «faire». «J’avais dégommé un film de Michel Soutter et sa réaction douloureuse d’homme blessé m’a choqué.» Il démissionne de l’hebdomadaire et tente un concours pour suivre les cours du cinéaste Krzysztof Kieslowski – qu’il réussit –, avant de suivre ceux de Frank Daniel. Fort de ces enseignements et avant d’avoir vendu le moindre synopsis, il donnera des cours de scénario à l’ECAL, à la demande d’Yves Yersin, l’auteur des Petites fugues alors responsable cinéma. «Je me suis formé en formant les autres.»

Il restait encore à s’introduire dans le milieu. «Je pensais que j’allais avoir plein de boulot et une Cadillac. J’avais un bagage mais tout restait à faire. Depuis, j’ai écrit, coécrit et doctoré des dizaines de scénarios.» Car le travail de scénariste ne consiste de loin pas toujours à créer une histoire originale, mais aussi à retoucher celle des autres, d’où la fonction de «script doctor» qu’Antoine Jaccoud a beaucoup pratiquée et pratique toujours. «J’interviens quand le scénario est malade. J’ai réalisé des diagnostics sur des centaines d’entre eux.»

Petites réparations narcissiques

Celui qui se dit désormais «le psychanalyste suisse» des frères Larrieu, réalisateurs français devenus des amis, semble avoir développé un rapport amour-haine avec le cinéma, genre qui l’occupe la majeure partie du temps. «Ecrire un scénario, c’est chiantissime au niveau de la langue: «Il entre, il sort son stylo…» Les parties descriptives sont frustrantes. C’est pour ça que je ne lâche rien de mes autres activités d’écriture, lance l’auteur du récent Adelboden (Ed. Humus), recueil de petits textes «érotiques et ironiques». Elles font office de petites réparations narcissiques.»

S’il adore ce moment où les personnages prennent une vie propre dans les obsessions de son imaginaire – lui dictant presque les bifurcations de l’histoire sur laquelle il bûche –, Antoine Jaccoud ne se réclame pas du statut d’artiste, mais revendique une technique. «J’aime les outils. Il y a des règles dramatiques que les clowns connaissent, que chacun peut acquérir. Cela ne relève ni du talent ni de Dieu. Il faut savoir lire avec les bons filtres et anticiper un film. Les producteurs choisissent de mettre des centaines de milliers de dollars sur ce genre d’évaluations.» S’il rêve encore de théâtre, son obsession actuelle ébullitionne sur un téléfilm. En collaboration avec Ursula Meier.

Créé: 20.01.2016, 21h42

Le rendez-vous du cinéma suisse

Journées de Soleure
Du 21 au 28 janvier (remise du prix le 26)
www.journeesdesoleure.ch

A Soleure, la production romande serre les rangs

Eclairage Autour des 231 œuvres présentées à Soleure (longs et courts métrages, documentaires, vidéoclips musicaux), les Journées accueillent près de trente sociétés de production romandes, majoritairement domiciliées entre Lausanne et Genève. Depuis 2011, elles travaillent en coordination avec Cineforom et la Fondation romande pour le cinéma, dont le crédit annuel de 10 millions est ventilé pour moitié en soutien complémentaire. La RTS compose un autre pilier de cette force de proposition: elle présente à Soleure une trentaine de coproductions, dont treize films et séries de fiction. Par sa structure regroupant tous les cantons romands et les villes de Lausanne et de Genève, Cineforom s’est installé en interlocuteur de poids face à la puissance alémanique, principalement zurichoise. Et supplée en partie à la disparition de la manne du programme européen d’encouragement au cinéma MEDIA. Aux Journées de Soleure, on glisse qu’il existerait toute une réflexion en Suisse alémanique allant dans le sens d’une fondation régionale similaire. Le Röstigraben n’est pas pour autant à terre. «Les films romands ne représentent vraiment pas grand-chose, remarque Jean-Louis Porchet, à CAB Productions (Sils Maria, Bouboule, L’heure du secret, etc.). Le marché alémanique est suffisamment grand pour assurer de gros succès régionaux, par exemple dans le registre des comédies en dialecte. Par nature, nous devons tourner nos coproductions vers les pays francophones.» Un avis que ne partage qu’à moitié Ursula Meier, cinéaste (Home, L’enfant d’en haut) et productrice au sein de Bande à Part Films. «Je ne parlerais pas de mur infranchissable. Je reçois un plus grand nombre de propositions de la part de la Suisse allemande, non abouties pour l’instant car j’aime développer mes propres films. En Suisse romande, Cineforom est un outil formidable, qui a fait ses preuves. La RTS demeure également proche des auteurs nationaux – j’espère que les mesures d’économie ne pénaliseront pas l’aide à la création.» Pour Jean-Louis Porchet, les ressources matérielles sont moins problématiques que les ressources humaines. «Un bon film se montera toujours. Il y a de la demande et du financement. Ce qui manque, par contre, ce sont de bons scénarios et des auteurs avec quelque chose à dire. Les écoles de cinéma forment 80 réalisateurs par an. La plupart d’entre eux racontent leur histoire, c’est-à-dire pas grand-chose.» François Barras

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

L'actualité croquée par nos dessinateurs partie 8

Paru le 26 février 2020
(Image: Bénédicte) Plus...