L’école oublie trop souvent les auteurs d’ici

LittératureLe Roman des Romands a contribué à faire lire des plumes locales à l’école, mais il reste du travail. Etat des lieux.

La classe de Jacques Troyon, au Gymnase de la Cité, a accueilli plusieurs auteurs en lice pour le Roman des Romands. Le Genevois Joseph Incardona y a rencontré les élèves en octobre.

La classe de Jacques Troyon, au Gymnase de la Cité, a accueilli plusieurs auteurs en lice pour le Roman des Romands. Le Genevois Joseph Incardona y a rencontré les élèves en octobre. Image: VANESSA CARDOSO

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Ce mardi soir à Yverdon, le lauréat de la 19e édition du Roman des Romands sera connu. Qui de Catherine Lovey, Elisa Shua Dusapin, Max Lobe, Joseph Incardona, Antoine Jaccoud, Frédéric Lamoth, Bastien Roubaty ou l’AJAR l’emportera? La plume gagnante de la sélection 2017-2018 a été désignée par 25 classes de l’école post-obligatoire, soit près de 500 élèves, au terme de lectures, de débats et de rencontres avec les auteurs.


A lire l'édito: Les plumes d’ici méritent une place à l’école


Le concours créé en 2009 a fortement contribué à faire lire les auteurs romands au gymnase. «Cette initiative est très importante, car nous avons une grande tendance à minimiser tant la culture contemporaine que le patrimoine et sa qualité, alors que nous avons une littérature d’une richesse réelle», plaide Caroline Coutau, à la tête des Éditions Zoé. Les classes qui s’inscrivent ne représentent cependant qu’une partie des jeunes étudiants de l’école post-obligatoire.

Jeunes surpris

Lors des premières Assises de l’édition vaudoise, le 1er septembre 2017 en marge du Livre sur les quais à Morges, des voix se sont ainsi élevées pour qu’on fasse connaître les textes d’ici, et d’aujourd’hui, aux écoliers. Michel Moret, patron des Éditions de L’Aire à Vevey, qui s’était exprimé alors, rappelle aujourd’hui qu’«inviter des auteurs en classe est beaucoup plus répandu en Suisse alémanique». Confirmation de l’écrivain lausannois Eugène, qui, avant la traduction de La vallée de la jeunesse en allemand, lisait son livre en français aux classes d’outre-Sarine.

«Les jeunes sont très sensibles à la présence d’un auteur, ils sont même surpris de voir des écrivains d’ici en chair et en os», poursuit Michel Moret. D’autant plus lorsque les thématiques les touchent. Il cite Meral Kureyshi, qui a signé Des éléphants dans le jardin. Originaire de la minorité kurde du Kosovo, elle est arrivée en Suisse à 10 ans, et a étudié aux Universités de Berne et de Lausanne. «Elle remporte un succès considérable auprès de la nouvelle génération et est invitée deux fois par semaine par des collèges et des gymnases de Suisse alémanique pour parler d’intégration.»

Pas de «Profil d’une œuvre»

Jacques Troyon, professeur au Gymnase de la Cité à Lausanne, fait partie des convaincus. Il participe pour la cinquième fois avec une classe au Roman des Romands: «On n’a pas toujours à aller chercher ailleurs de bons textes», plaide-t-il. En octobre, il recevait avec ses élèves Joseph Incardona, en lice pour le prix avec Permis C. À l’issue de la session de questions-réponses, les jeunes relevaient «l’opportunité de découvrir des textes qu’on n’aurait pas forcément l’occasion de lire sinon», et une «grande chance que les auteurs acceptent de se déplacer».

Sabine Dormond regrette, au nom de l’Association vaudoise des écrivains (AVE) qu’elle préside, que «des élèves terminent encore leur cursus, y compris une filière classique, sans avoir jamais étudié un auteur romand.» Pour promouvoir les écrits de ses membres, l’AVE propose depuis peu des visites d’écrivains en classe. L’initiative, soutenue et financée par le Canton de Vaud, a été imaginée pour les 14 ans et plus: «Nous avons cependant eu pour l’instant surtout des demandes pour les écoliers de 8 à 10 ans. Les enseignants sont souvent freinés par le manque de textes sur lesquels s’appuyer, du type Profil d’une œuvre, mais nous pouvons conseiller les enseignants dans leurs choix d’un auteur, par rapport aux thématiques qu’ils souhaitent aborder, et suivant le niveau de la classe. Les auteurs sont aussi à disposition pour discuter de leurs textes.»

Organisatrice du Roman des Romands, l’enseignante genevoise Fabienne Althaus Humerose remarque que la plupart des ceux qui s’inscrivent avec leur classe pour faire partie du jury sont des enseignants chevronnés: «Cette année, toute une série d’entre eux sont arrivés au bout de leur cursus, et ils n’ont pas forcément de relève.»

Des choix qu’il faut défendre

La problématique dépasse cependant le manque de supports de cours. «Les jeunes enseignants n’osent pas toujours aborder des auteurs d’ici, car ce sont des choix qu’ils peuvent être amenés à défendre auprès des parents», remarque l’instigatrice du prix. C’est arrivé récemment à Neuchâtel. Elle interroge aussi l’encouragement dans le cadre des études pédagogiques: «Lorsqu’il s’agit d’expliquer comment aborder la description, les extraits de textes proviennent de Zola, de Maupassant, de Balzac… Pourquoi ne pas varier un peu?» Et s’agissant du corpus à aborder ensuite avec les élèves: «Il n’est pas question de n’étudier que de la littérature romande, mais y consacrer deux ou trois mois sur tout un cursus, ce n’est pas énorme.»

Yves Renaud, à la fois chargé d’enseignement pour la didactique du français à la HEP et professeur au Gymnase de Morges, met au contraire en avant la grande ouverture des professeurs du gymnase: «Ce sont des gens curieux, ouverts, qui vont bien au-delà des classiques et de ce qui sent la naphtaline.» En tant que formateur, il incite d’ailleurs à s’intéresser aux auteurs romands. Il remarque toutefois que la demande de lire des classiques – et Ramuz en fait désormais partie – vient des élèves eux-mêmes.

Des incitations, pas d’obligation

Sonia Guillemin, professeure formatrice en didactique du français à la HEP pour le secondaire I, incite les futurs enseignants à proposer des textes romands. Elle met à disposition une liste de titres qui ont bien fonctionné en classe, dont La vallée de la jeunesse d’Eugène, ou Le temps des mots à voix basse d’Anne-Lise Grobéty. «J’utilise ce texte comme exemple pour modéliser un cercle de lecture. C’est un ouvrage court, qui permet de nombreuses discussions.»

L’idée d’instituer des lectures obligatoires laisse par contre perplexe: «Il est toujours délicat de donner des directives, car il faut des liens forts entre l’œuvre et le professeur pour qu’il puisse faire passer un texte», juge Caroline Coutau. «Nous aimerions que ce ne soit pas une obligation, mais qu’il y ait une réelle envie d’aborder ces auteurs», précise Sabine Dormond.


Yverdon, Théâtre Benno Besson, Mardi 23 janv. (17 h 30). Cérémonie publique de remise du Prix du Roman des Romands www.romandesromands.ch Projet écrivains dans les classes Détails sur www.a-v-e.ch

Créé: 23.01.2018, 06h50

Règlements

Dans le cursus obligatoire comme pour la suite, il n’y a pas de lecture imposée au niveau romand. Le Plan d’étude romand (PER) suggère seulement de «rencontrer des auteurs et de tenir compte de la culture locale et régionale». «Ensuite, chaque canton peut être plus directif», précise Olivier Maradan, secrétaire général de la Conférence intercantonale de l’instruction publique romande. Au niveau vaudois, Cesla Amarelle, cheffe du Département de la formation, a lancé une réflexion pour aider à mieux faire connaître les auteurs d’ici à l’école, dans le contexte d’un de ses objectifs prioritaires qui est la promotion de la lecture. Un groupe de travail planche actuellement sur la question.

À Genève, le Prix du roman des Romands est une formidable source d’inspiration pour le Département de l’instruction publique (DIP). Au Collège par exemple, dans le secondaire II, il est obligatoire de lire au moins un auteur romand dans le cursus de maturité.
Mais, au-delà de la règle, le département tient à renforcer sa stratégie d’incitation aux enseignants et enseignantes. Pour la conseillère d’État Anne Emery-Torracinta, «permettre aux élèves d’accéder à la diversité et la vitalité de la création romande contemporaine est un axe de travail important du département, qui va encore se renforcer à l’avenir».
Dans le cadre du développement de sa politique du livre, le DIP prévoit également de mettre en place d’autres actions pour inciter à découvrir et enseigner la littérature romande. Il est ainsi prévu de collaborer avec la Maison de Rousseau et de la littérature.

Ce que les élèves lisent

Au gymnase, Ramuz reste une valeur sûre, et Jacques Chessex est «revenu avec Le vampire de Ropraz, et surtout avec le film tiré d’Un Juif pour l’exemple», remarque Yves Renaud. Au rang des «pseudo-classiques», il cite Maurice Chappaz, Alice Rivaz, Yvette Z’Graggen ou Corinna Bille. Et, dans les plumes contemporaines, souvent arrivées sur les pupitres grâce au Roman des Romands, figurent Yasmine Char, Max Lobe, Aude Seigne, Noëlle Revaz, Jérôme Meizoz, Blaise Hofmann ou Jacques-Etienne Bovard.
Enfin, parmi les auteurs étudiés à l’UNIL qui se retrouvent au gymnase figurent Philippe Jaccottet ou Blaise Cendrars.
Selon Aurélie Sonnay, responsable du rayon littérature suisse chez Payot à Lausanne, parmi les livres les plus commandés par les profs pour leurs classes figurent
La beauté sur la terre et La grande peur dans la montagne de Ramuz, mais aussi La vérité sur l’affaire Harry Quebert, de Joël Dicker, L’Ogre de Jacques Chessex, ou Le grand cahier d’Agota Kristof. Lorsqu’on sollicite son avis, Aurélie Sonnay propose volontiers Le milieu de l’horizon, de Roland Buti. Du côté de Bibliomedia enfin, les meilleurs prêts pour les classes pour 2016 étaient La vallée de la jeunesse, d’Eugène, et L’énigme de la cathédrale de Lausanne de Christine Pompéï pour les plus petits.

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.