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Prévert écrivait des poèmes avec des ciseaux et du papier

Comme scénariste de sa vie, Prévert la met en scène dans des collages. Sa petite-fille Eugénie les expose à la Fondation Jan Michalski, à Montricher.

Autoportrait, réalisé en 1974 et dédicacé à sa petite-fille Eugénie.
Autoportrait, réalisé en 1974 et dédicacé à sa petite-fille Eugénie.
FATRAS/SUCCESSION JACQUES PRÉVERT
«Le Désert de Retz»
«Le Désert de Retz»
FATRAS/SUCCESSION JACQUES PRÉVERT
Planche préparatoire à l'écriture du scénario des «Enfants du paradis» (1943).
Planche préparatoire à l'écriture du scénario des «Enfants du paradis» (1943).
FATRAS/SUCCESSION JACQUES PRÉVERT
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Eugénie a 2 ans, «et onze mois» précise-t-elle, quand son grand-père Jacques Prévert disparaît. Seule héritière désormais, l’artiste peintre préserve le «Fatras» du poète. A l’occasion du 40e anniversaire de sa disparition, ses collages sortent enfin des cartons. «Venus de la Bibliothèque Nationale, de collections particulières, ce millier de pièces n’a pas encore été inventorié ou classé. Beaucoup reste à découvrir car rien n’est daté.»

Mais déjà, qu’il s’agisse d’un tableau accompli ou d’un papier griffonné, surgit un autre «Enfant du paradis», saisi au quotidien de gestes spontanés. En petits riens qui disent tout, Prévert célèbre ses amis, le photographe Brassaï ou le décorateur Trauner, maudit les saints et l’hypocrisie de l’Eglise, s’emporte contre une actu, la vilenie par exemple des chasseurs d’enfants échappés des bagnes. Avec humour, lui qui met des ailes de papillon à des Boeing, confie en 1961 à la Radio Télévision Suisse: «On dit une image en termes poétiques, on peut le faire avec ciseaux, avec des couteaux, n’importe quoi!» L’homme à la clope ne se prend pas au sérieux, bougonnant, toujours dans cette interview: «J’ai des grands thèmes, si vous voulez, oui. Mais comme moi, je ne connais ni mes anathèmes, ni mes antithèmes, ni mes chrysanthèmes…»

En un bouquet pourtant, l’exposition de la Fondation Michalski déroule l’acuité d’un regard. «Comme un état des lieux, observe Eugénie Prévert. Avec les collages mais aussi quelques textes, des maquettes de couvertures, des pages dédicacées de livres, des archives sonores ou des extraits illustrés de scénarios.»

– Quand Prévert se met-il au collage?

– Le plus ancien date de 1943, il n’arrêtera plus jusqu’à sa mort. En 1948, une grave chute par une fenêtre le plonge dans le coma. De retour à Saint-Paul-de-Vence, pour ne pas risquer de perdre les dédommagements des assurances, il arrête d’écrire, se libère de ses lourdes obligations de cinéma pour ne plus s’amuser que sur des courts métrages avec Arletty ou son frère. Surtout, il passe au collage et très vite, à un rythme effréné.

– La technique composite reflète-t-elle sa personnalité multiple?

– C’est plus complexe encore, ça tient parfois du journal intime, à travers des envois à des amis, artistes, galeristes, etc. avec dédicaces personnalisées. Il y a des gags codés, ces sangliers qu’il dessine pour une personne particulière. Et puis les collages qu’il accrochait au mur à la maison, clins d’œil familiaux. Il marque aussi un lien, prenant une photographie de son ami Brassaï comme support et cosigne de leurs deux noms.

– Comment procède-t-il?

– Oh, il chine aux Puces, fait les poubelles, fouille les boutiques pour trouver des chromolithographies du début du siècle, des images d’Epinal, des vignettes publicitaires. Il accumule tout un matériel qui lui parle, qu’il s’approprie. Il fait alors coexister ces éléments sur des photos ou des fonds de papier Canson colorés. Toute une cuisine, avec des rehauts de gouache, des parties grattées pour attraper un éclat de lumière.

– Leur accordait-il de la valeur?

– Il en range dans ses tiroirs mais ne réfléchit pas plus loin que l’évidence. Mon grand-père, malgré tous les chocs esthétiques encaissés, n’a jamais eu conscience de réaliser une œuvre. Il vit sa vie de surréaliste dadaïste, fréquente Picasso ou Miró, «fait ses humanités dans la rue» comme il dit. Les collages à mon avis, plus que fusionner ses talents, démontrent sa science du montage, comme un travail de cinéma.

– Y a-t-il une hiérarchie dans les pièces?

– En dépit de biographies stupides et pontifiantes, il ne faut jamais oublier que Prévert crée pour vivre, c’est son moyen de subsistance. Il n’est pas vraiment attaché à ses manuscrits, par exemple. Il réagit dans l’instant, la dérision, le plaisir, la colère. Par contre, il déteste les mots guerriers ou extrêmes, «antimilitariste», «pacifique» ou «avant-garde». Je m’emploie à garder son esprit, à éviter l’instrumentalisation toujours menaçante.

– Il y a du militantisme chez lui, non?

– Bien sûr mais pas dans la violence. En mai 1968 par exemple, solidaire, il est trop trouillard pour monter aux barricades! Par contre, il veut tout savoir. En lui une modernité résiste contre les temps les plus réactionnaires.

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