Elina Duni chante l'amour et l'exil

La chanteuse suisse d’origine albanaise sort l'album Dallëndyshe et chante en solo à Cully. Rencontre.

La chanteuse Elina Duni,entre

La chanteuse Elina Duni,entre "feu albanais et chance suisse", navigue dans un folklore «jazzifié». Image: JEAN-PAUL GUINNARD

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Dans un café de sa ville de Berne bruissant à l’heure de l’apéro, Elina Duni passe (presque) inaperçue, si ce n’était une certaine exubérance naturelle. Pourtant, la chanteuse qui s’apprête à sortir son deuxième album pour le prestigieux label ECM, un Dallëndyshe aux couleurs de l’amour et de l’exil, est une star. Elle n’a pas encore tout à fait acquis ce statut en Suisse, son pays d’accueil depuis vingt ans, mais sa terre d’origine, l’Albanie, en a déjà fait l’une de ses artistes chéries. «J’essaie de me retirer, de ne pas passer tout le temps à la télé», lâche-t-elle au détour de la conversation. Lors des fêtes du centenaire de l’indépendance de l’Albanie, en 2012, l’une de ses chansons est même devenue «l’hymne officieux» de la manifestation.

«A la base, c’était une publicité pour des télécoms mais qui ne visait pas à vendre un produit, donc j’ai donné mon accord, se souvient-elle. Cette belle chanson a été beaucoup partagée, elle donnait de l’espoir sans tomber dans le nationalisme. Les gens ont besoin de croire qu’il est possible de faire des choses ensemble. Ils ont été tellement rebutés par la propagande communiste que, depuis le début des années 1990, ils ont eu tendance à croire que faire ce qu’ils voulaient, comme jeter leurs poubelles devant leur porte, c’était la liberté. Il faut reconstruire l’être ensemble, c’est très important à l’Est.»

Sa célébrité albanaise, Elina Duni en est surtout fière pour la visibilité inédite qu’elle donne aux femmes de son pays. «Il y a beaucoup de pseudochanteuses en minijupe qui se trémoussent comme de simples objets sexuels. Il y a très peu d’autres modèles que la femme-objet. Je suis féministe, j’essaie d’être un modèle et, ça, je le dois aussi à la Suisse, qui m’a beaucoup donné, m’a cultivée. L’Albanie est mon feu et la Suisse ma chance.» La communauté albanaise de Suisse suit d’ailleurs de plus en plus ses concerts avec joie et un sentiment de soulagement aussi. «Ils entendent des choses terribles sur les Albanais, ils sont heureux de m’entendre chanter l’amour. C’est une question éthique: qu’il le veuille ou non, un artiste ne peut pas se mettre hors de la société.»

Si Elina Duni s’est surtout fait connaître sous nos contrées par son mélange si particulier de folklore et de jazz, qui doit beaucoup à son quartet, où l’on retrouve un autre pensionnaire d’ECM, le talentueux pianiste d’origine yverdonnoise Colin Vallon, la chanteuse poursuit aussi d’autres voies. «Je ne veux pas m’enfermer dans l’identité de «la chanteuse du folklore albanais». Je tourne aussi beaucoup en Albanie avec d’autres musiciens dans une configuration plus pop-rock. Ces derniers temps, j’ai beaucoup écouté des artistes comme Nick Drake, Radiohead, Leonard Cohen. Les chansons que j’écris en ce moment sont en français…»

Mais Dallëndyshe, titre qui signifie «hirondelle», est encore le fruit d’une exploration de ses racines. «Les vieilles bandes enregistrées sont en train de tomber en décrépitude et sont difficiles d’accès. Heureusement, il y a beaucoup d’Albanais qui sont amoureux des vieilles chansons et qui ont accès à des archives radio: YouTube regorge de vieilles versions.» La mémoire ancestrale va parfois se nicher dans des bibliothèques inattendues.

Pour cette fille d’une famille lettrée – sa mère est l’auteur Bessa Myftiu –, les rengaines d’un autre temps ont la valeur de l’or: la mémoire d’époques qu’elle n’a pas connues. «Bien sûr, je chante une Albanie sublimée, la mienne, celle de la nostalgie de mon enfance, d’un monde qui n’existe plus mais dont j’ai reçu beaucoup d’amour et de soleil.» Elina Duni excelle pourtant dans l’expression d’une poignante mélancolie, que son dernier album, Matanë Malit, menait parfois jusqu’à l’affliction. «Il y a en Albanie ce que j’appelle la joie de la tristesse, que l’on doit transcender, chanter, pour qu’elle fasse moins mal.»

Dimanche soir, au temple de Cully, elle mènera cet exorcisme seule face à ces émotions mêlées. «C’est un voyage en solitaire, sans micro. Les chansons prennent un tour plus épuré, plus folklorique.» L’héritage, encore.

Cully Jazz Festival, jusqu’au samedi 18 avril Rens.: 021 799 99 00

www.cullyjazz.ch

Créé: 12.04.2015, 10h25

En concert

Cully Jazz Festival
Jusqu’au samedi 18 avril
Concert d’Elina Duni au Temple dimanche 12 avril (16 h)
Rens.: 021 799 99 00
www.cullyjazz.ch

L'album

Entre feu de joie balkanique et tristesse lancinante, Elina Duni a trouvé avec Dallëndyshe un équilibre envoûtant entre crépitement rythmique et gravité recueillie. L’un de ses précédents albums, Lume Lume (2010), péchait presque par excès festif, tandis que le dernier, Matanë Malit (2012), était pétri d’une solennité démesurée. «Il avait un côté tragique, commente la chanteuse. Dallëndyshe aussi dans ses thèmes – l’amour et l’exil – mais il rend mieux compte des rythmes et des danses des balkans.»

Voletant tel l’«hirondelle» (la traduction du titre), ce nouvel album, avec toujours Colin Vallon au piano, Patrice Moret à la basse et Norbert Pfammatter à la batterie, gagne en contrastes, en surprises aussi, avec une Elina Duni toujours plus assurée vocalement qui brille de mille feux.

Dallëndyshe
Elina Duni Quartet
ECM (Harmonia Mundi)
www.elinaduni.com

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