Elisa Shua Dusapin apaise les sens

Littérature A 23 ans, la Romande signe un premier roman brillant. Portrait.

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De son petit chapeau rond qu’elle n’ôtera pas pendant toute l’interview s’échappent de longs cheveux noirs. Comme le galurin d’homme que portait Marguerite Duras à 15 ans, on devine que ce chapeau signale que sa propriétaire est bien plus qu’une jolie fille. Originale, elle ose ce qui lui va sans se soucier de la mode. Telle est également l’écriture d’Elisa Shua Dusapin, qui publie avec Hiver à Sokcho un premier roman brillant, qui a remporté le Prix Robert-Walser avant même sa parution: contemplative, poétique et loin des modes littéraires qui vont au storytelling haletant à l’américaine ou à la mise en abyme de la littérature à la française.

Coréen, français, allemand

Née en Corrèze d’un père français et d’une mère sud-coréenne, la jeune femme grandit entre Paris et Zurich – «Ma mère était journaliste radio en Suisse alémanique», nous apprend-elle. Quand elle a 7 ans, la famille Dusapin s’installe à Porrentruy, où Elisa fera toute sa scolarité. On s’étonne de l’absence d’accent jurassien. «Mes trois petites sœurs l’ont, moi pas. Ça reste un mystère», souffle-t-elle d’une voix douce.

Sans que l’écriture soit «une vocation de toujours», la littérature s’est vite invitée dans le temps libre d’Elisa, qui découvre Duras, Assia Djebar et Marie NDiaye à 12 ans. «Ma mère avait fait des études de français, il y avait toujours beaucoup de livres à la maison.» Aimant brasser les origines des auteurs, elle lit autant en français qu’en allemand (Rilke) ou en coréen (elle précise notamment lire Yi Chong-jun, classique de la littérature coréenne, en version traduite). C’est donc avec un solide bagage qu’elle s’est présentée après la matu à l’institut littéraire de Bienne, où elle a obtenu un bachelor en écriture. Après deux ans de pause académique où elle accomplit plusieurs mandats – commande d’écriture pour un spectacle avec Thierry Romanens, théâtre dans la troupe Sturmfrei de Maya Bösch ou encore résidences d’écriture – elle s’est inscrite au master de français moderne à l’Université de Lausanne. Un choc: «Après des séminaires enflammés à Bienne où on était quatre à débattre avec le professeur, c’est étrange d’assister à des cours en amphithéâtre où beaucoup d’étudiants semblent désintéressés par la matière enseignée…»

Ados accros à la chirurgie

Malgré le succès critique de son premier roman, Elisa Shua Dusapin garde les pieds sur terre: «Je n’espère pas vivre de ma plume. En revanche, j’aimerais contribuer à créer un pont culturel entre l’Extrême-Orient et l’Occident. Par exemple en traductrice, engagée dans une institution interculturelle ou autres.» Se rendant chaque année «plusieurs semaines ou mois» en Corée, elle compte y passer quelques années prochainement pour des études est-asiatiques». Des échanges culturels et littéraires entre les deux régions lui paraissent indispensables à l’heure d’une mondialisation qui bouscule les traditions: «La Corée s’est urbanisée très vite. Avant, il était d’usage que plusieurs générations vivent sous le même toit. Aujourd’hui les jeunes s’émancipent, partent à la ville et laissent leurs grands-parents à la rue, sans que des systèmes sociaux n’aient eu le temps de se mettre en place», se désole l’auteur.

La banalisation de la chirurgie esthétique l’inquiète également: «A chaque fois que je me rends en Corée, je suis choquée de voir des pubs partout, dans les restaurants, dans la rue, même à l’Université. Les gens s’occidentalisent le visage, ils se font refaire les paupières, se rallongent le nez… Plus de 50% des jeunes ont subi une telle opération.»

«Hiver à Sokcho» Elisa Shua Dusapin, Ed. Zoé, 140 p.

(24 heures)

Créé: 19.09.2016, 18h50

Récit sensible, effet magique

Une jeune Franco-Coréenne travaille dans une auberge. Elle cuisine, nettoie les chambres, aide occasionnellement sa mère – seule poissonnière de la région à posséder la licence de préparation du fugu, un poisson potentiellement toxique. C’est l’hiver à Sokcho, et peu de touristes se pressent au portillon. Mais l’arrivée d’un quadragénaire français, dessinateur de BD, va chambouler le quotidien de la jeune femme. Une relation hésitante, d’attirance et de défiance, se tisse entre les deux. Rencontre ratée en ce qui concerne les corps et les dialogues, mais émulation artistique qui produit des étincelles.
Pour se faire une idée de la plume d’Elisa Shua Dusapin, croisez l’érotisme feutré de Duras, l’ambiance contemplative de Murakami et saupoudrez d’un zeste de malentendus à la sauce Sarraute. Mais pour que l’effet magique de la plume de la jeune auteure agisse, il faudra dévorer son livre, assurément. Son roman est de la famille des ceux qui apaisent l’âme tout en faisant vibrer vos sens. Son regard sensible posé sur les petits détails vous emportera loin. Au moins jusqu’en Corée. M.G.

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