Elton John, l’homme fusée qui doit décrocher la lune

Cinéma«Rocketman» flamboie autant qu’il réduit l’histoire pop aux standards du storytelling hollywoodien.

Taron Egerton saute dans les fringues et perruques d’Elton John dans un heureux délire. Il chante lui même la bande-son.

Taron Egerton saute dans les fringues et perruques d’Elton John dans un heureux délire. Il chante lui même la bande-son. Image: DAVID APPLEBY

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Les studios américains connaissent la chanson: pour assurer un succès, choisissez soit un superhéros, soit un biopic de musicien plus ou moins mort. Si ce dernier a porté des costumes sur scène, c’est double bingo! Autant dire qu’Elton John a de quoi secouer le jackpot, dans la foulée du succès monstre de «Bohemian Rhapsody», le biopic sur Queen, en parallèle d’une gigantesque tournée d’adieux qui passera à Montreux le 29 juin et sur la foi de… 78 millions de disques écoulés par la star anglaise depuis 1969, au 8e rang mondial des musiciens les plus achetés derrière Michael Jackson. «Rocketman» est un investissement de père de famille.

Parlant de papa, tout est de sa faute. De maman, aussi, plutôt froide. C’est Elton qui le raconte, ou plutôt son double, l’excellent comédien Taron Egerton qui a accepté la gageure d’incarner le chanteur dans sa carrière la plus prolifique, intéressante et camée, de ses premiers bals en pianiste de boogie-woogie mal dans sa peau jusqu’au milieu des années 1980 et sa première cure de désintoxication. «Rocketman» s’ouvre d’ailleurs sur une réunion façon alcooliques anonymes que monopolise un Elton John en flamboyante tenue de diable à cornes. L’enfance mal aimée, le talent précoce, l’homosexualité refoulée, le succès trop massif, le manageur véreux, l’oubli dans la drogue… Peu à peu, au fil de son histoire, le costume tombera en lambeaux à mesure que se fissurera son arrogance, finalement simple humain parmi ses frères et sœurs de désespoir. Et Elton John, «sobre depuis 30 années», trouvera le bonheur, la rédemption et le «vrai amour avec David Furnish, avec qui il élève leurs deux enfants». C’est l’inévitable petit mot de générique qui nous l’apprend, le «ils vécurent heureux, etc.» des contes de fées contemporains.

Organe vocal stupéfiant

Emmailloté dans ce pansement moralisateur, il pourrait ne pas rester grand-chose de «Rocketman» – tout comme il reste peu en 2019 de l’œuvre d’Elton John, roi hypertalentueux de la pop bubblegum seventies. Le film relancera-t-il ses Best Of en tête des ventes, à l’image de ceux de Queen depuis six mois? C’est possible. Outre le même réalisateur, Dexter Fletcher, le biopic sur Sir Elton John (il a été anobli) partage avec celui sur Freddie Mercury (il ne l’a pas été) une recherche d’efficacité portée par une chronologie linéaire, une simplification caricaturale de l’histoire et un stoytelling huilé au symbolisme épais et aux épiphanies: comment Elton sidère sa professeure de piano dès les premières notes; comment Elton cherche dans des amours contrariés l’affection que ses parents lui refusèrent; comment Elton invente sur le clavier du salon familial la chanson qui allait lui sauver la mise, à lui et son parolier, Bernie Taupin; comment Elton, mort de trac avant de monter sur scène, se transforme en une minute en roi de l’entertainement dès son premier concert à Los Angeles, et en vedette nationale le lendemain…

Celui qui avait en commun avec Mercury un sens du spectacle inné, un organe vocal stupéfiant, un goût pour la démesure provocatrice et une orientation sexuelle dissimulée, sinon niée (Elton John fut marié à la productrice Renate Blauel de 1984 à 1988) apparaît ici comme la victime plus ou moins consentante de son environnement et de ses choix, qui «se reprend en main» après un «travail sur lui-même» – les plus observateurs remarqueront que son retour à la sobriété correspond à sa pire période musicale, qui dure depuis 30 ans. Ce scénario de contrition colle avec l’hygiénisme ambiant: aux États-Unis et en Angleterre, la question n’était pas tant de savoir si le film était au plus proche de l’histoire que de considérer si Taron Egerton, estampillé hétéro, avait le droit de jouer l’homo Elton John!

De «Rocketman», Egerton reste celui qui vise réellement les étoiles, et évite au film la fadeur sidérante de «Bohemian Rapsody». Avec un appétit de sale gosse, l’Anglais (découvert dans «Kingsman», génial pastiche crétin de 007) saute dans les fringues et les perruques d’Elton John, entonne ses chansons, s’éclate dans les cartes postales caricaturales du Londres en briques rouges et du Los Angeles en palmiers verts. Embrassant tout le kitsch de son répertoire, il en surjoue et le rend plus boursouflé encore, portant le film vers un heureux délire que renforcent ses nombreuses scènes de comédie musicale. Nulle subtilité ici mais un savoir-faire en termes de spectaculaire qui, à l’exacte image de la musique d’Elton John, permet un moment de plaisir un peu naïf, comme un gros bonbon plein de couleurs dont il ne reste, une fois englouti, qu’un fugace parfum sur les doigts.


Biopic (USA, 121’, 14/14). En salles.



Le vrai Elton complet à Montreux

À 72 ans, le vrai Elton John va ranger son piano, après l’avoir si longtemps déposé dans sa semi-retraite du Caesars Palace, à Las Vegas. En 2018, il a annoncé sa tournée d’adieu, tout de même 300 concerts autour du monde dont le premier round aurait déjà rapporté 125 millions de dollars. Prévue en deux soirées sous le toit de l’Auditorium Stravinski, sa première venue dans l’histoire du Montreux Jazz se déroulera finalement en une seule soirée en petit stade, celui de Chailly, le 29 juin. Pas de quoi décevoir les fans: les 15000 billets ont trouvé preneur, au tarif officiel de 180 à 450 francs. Sur le Net, il s’en propose à 699 francs. Pour ce prix, on est assis. Mais qui veut rester les fesses sur son siège pour danser le «Crocodile Rock»?

Créé: 03.06.2019, 10h22

Le top des biopics pop



«Velvet Goldmine» (1998)
S’inspirant de l’amitié entre David Bowie et Iggy Pop, qui aurait donné au premier les codes de son avatar Ziggy Stardust, Todd Haynes brode une fiction étincelante sur le glam rock anglais, les faux-semblants de la pop, les mirages du succès, l’éclat des étoiles et leur implosion morbide. Malgré son casting (Ewan McGregor, Christian Bale), le film fut un bide public, ce qui n’est absolument pas grave.





«24 Hour Party People» (2004)
Avant Oasis, Manchester a donné les Buzzcocks, Joy Division, New Order et Happy Mondays. Dans ce qui reste le meilleur biopic sur la folie prolo de la pop anglaise, Michael Winterbottom remonte aux racines du punk et de la new wave en une fiction aussi dopée que sa bande-son. Fond et forme idéalement enchâssés pour 117 minutes de pur plaisir.





«Behind the Candelabra» (2013)
Michael Douglas et Matt Damon sont méconnaissables en folles furieuses campant dans ses excès la vie hallucinante de Liberace (1919-1987), pianiste si exubérant qu’il ferait ressembler Elton John à Ueli Maurer. Un biopic dingue, signé Steven Soderbergh, pour découvrir ce pilier de Las Vegas, longtemps plus gros vendeur aux États-Unis, et pour la performance du duo d’acteurs.





«Guy» (2018)
La variété pailletée fut pour la France ce que la pop à paillettes fut pour l’Angleterre. Dans un exercice de mise en scène unique, Alex Lutz se vieillit de 40 ans et campe Guy Jamet, chanteur pour minettes gentiment has been. Ce faux documentaire alterne summum kitsch et plages touchantes, comme une jolie photo sépia illuminée par le jeu de Lutz, à couper le souffle. Les faux clips valent leur pesant de gomina.


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