Des enfants reconstituent l’horreur pour Milo Rau

La BâtieToujours sur la corde raide, le Bernois se surpasse avec un «Five Easy Pieces» qui sonde l’abîme Marc Dutroux. Vertige!

Sept petits Belges (ici Pepijn Loobuyck et Polly Persyn) reconstituent l’affaire Dutroux sous la baguette d’un coach joué par Peter Seynaeve.

Sept petits Belges (ici Pepijn Loobuyck et Polly Persyn) reconstituent l’affaire Dutroux sous la baguette d’un coach joué par Peter Seynaeve. Image: PHILE DEPREZ

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Gamins, nous nous adonnions volontiers à ce Cluedo grandeur nature qui débutait dans l’obscurité et s’achevait dans la lumière. L’un d’entre nous y interprétait la victime, étendue inerte par terre, un autre le meurtrier, mimant ou le deuil éploré ou l’indifférence, d’autres encore des témoins disparates, et le dernier ce détective chargé de résoudre l’énigme en redistribuant ses rôles exacts. Parmi les multiples portées enchevêtrées de Five Easy Pieces, plébiscité ce week-end à la Salle des Eaux-Vives, dans le cadre de La Bâtie, se niche le même principe: sept préados, de 8 à 13 ans, jouent à s’approprier des drames adultes.

A deux énormes différences près, cependant: les jeunes Belges impliqués dans le spectacle ont en commun de fréquenter le Centre d’art CAMPO, à Gand, internationalement reconnu pour faire travailler des enfants avec des metteurs en scène habitués à diriger des comédiens professionnels, comme Milo Rau. Et surtout, le rôle de l’assassin a été expressément rayé du divertissement.

Trou à la place de Dutroux

Personne sur le plateau, donc, pour incarner Marc Dutroux. Un trou, précisément, pour figurer l’électricien belge reconnu coupable, en 2004, d’avoir violé, séquestré et massacré cinq mineures. En flamand (surtitré français), nos acteurs débutants auront à incarner des personnages «secondaires»: le père du criminel, un policier, une petite victime claustrée, un couple de parents ayant perdu leur fille. Des focales périphériques qui permettent à Milo Rau d’aborder la tragédie à travers les prismes successifs de l’Histoire, de l’enquête judiciaire, du pathos, du cinéma, du théâtre. Le tout en cinq prises de caméra révélant les enfants dans «leur scène» filmée live en gros plan, entrelardées de séquences de coaching par un metteur en scène fictif délégué par l’IIPM (lire ci-contre) . L’Histoire? Oui, car la biographie de Marc Dutroux illustre de façon emblématique les tribulations de la Belgique depuis sa décolonisation. Et il se pourrait bien, avance Milo Rau, que la déclaration d’indépendance du Congo en 1960 de même que l’assassinat de son héros Patrice Lumumba ne soient pas totalement décousus de l’affaire. D’où l’idée de distribuer le rôle du Victor paternel, posté en Afrique pendant l’enfance de Marc, au jeune Maurice Leerman, grimé en vieillard sous nos yeux, tandis qu’un de ses camarades tient le micro.

Plus tard, la reconstitution du crime autour d’un petit cadavre enterré procède, comme les autres séquences, d’un assemblage multidisciplinaire hautement sophistiqué. A l’écran, on voit des acteurs adultes rejouer l’enquête véridique, alors que, devant la toile, dans un décor mobile, les ados imitent leurs gestes. Selon qu’il regarde la version filmée ou vivante, le spectateur pose un autre regard, active une autre zone de sa conscience.

Emotion distanciée

Son investissement émotionnel culmine lorsque Rachel Dedain, petite poupée blonde de 8 ans, adresse à ses parents le récit du supplice quotidien subi au fond d’une cave. L’identification avec une doublure potentielle des véritables victimes de l’infanticide provoque immanquablement le trouble. Il en va de même quand Pepijn Loobuyck et Polly Persyn reproduisent le témoignage d’une mère et d’un père cette fois, sous le choc de l’abjecte nouvelle qui leur est annoncée.

L’émotion irrigue bien sûr un terreau essentiel de ces Five Easy Pieces qui empruntent leur titre à des études pédagogiques composées par Igor Stravinski. Lors d’une séance de préparation avec ses comédiens en herbe, l’alter ego du metteur en scène, Peter, leur demande à la cantonade ce qui leur fait peur, ce qu’ils pensent de la mort, ou à quoi sert le théâtre. Mais aussi s’il leur est arrivé de tuer une créature vivante. L’un des garçons raconte alors le vertige du pouvoir qui l’avait saisi devant l’agonie d’un oiseau blessé au creux de sa main.

Au gré de son intense réflexion sur la puissance de la représentation, sur l’asservissement qui s’insinue jusque dans le travail artistique ou sur les pièges politiques que tend une réalité cruelle, il arrive à Milo Rau de céder au même vertige. Comme dans le cinéma d’un Lars von Trier ou d’un Roman Polanski, on peut soupçonner dans sa recherche un penchant pour la manipulation des sentiments. Artiste paradoxal, apte à briser les mieux protégés des tabous, Rau ne serait peut-être pas lui-même à l’abri de tentations allant jusqu’à instrumentaliser les marmots.

Mais l’inclination au sensationnalisme s’efface au profit de l’intelligence du dispositif. «Un théâtre pour adultes créé avec des enfants revient métaphoriquement au même, dans ses rapports de force, qu’un acte de pédophilie», avoue le metteur en scène sans qu’il soit pardonné. Les principaux intéressés, eux, relativisent à leur manière le monde des grands. Elle Liza Tayou conclut la pièce par une chanson de Rihanna qu’elle entonne de sa voix de rossignol, puis la troupe tout entière, aussitôt les lumières rallumées, se précipite dehors pour quelques passes de football à ciel ouvert.

La Bâtie Festival de Genève www.batie.ch. Du 5 au 8 oct., Milo Rau sera au Théâtre Vidy-Lausanne avec sa pièce «Empire». On pourra aussi (re)voir «Five Easy Pieces» à l’Arsenic (Lausanne) les 21 et 22 jan. 2017

Créé: 12.09.2016, 22h49

Des Ceausescu à Dutroux

Avant de fonder en 2007 l’International Institute of Political Murder (IIPM), sa compagnie théâtrale, le Suisse Milo Rau, 39?ans, a étudié la sociologie et les lettres auprès de professeurs tels que Tzvetan Todorov et Pierre Bourdieu. Armé de son solide bagage intellectuel, ce reporter, essayiste, professeur et cinéaste se profile aujourd’hui parmi les metteurs en scène les plus influents et controversés de sa génération. En 2014, il est décoré d’un Prix suisse de théâtre.

Sa démarche scénique repose prioritairement sur la notion de reenactment – ou «reconstitution». Grâce à des documents officiels préexistants, il revisite des moments historiques marquants tout en questionnant le pouvoir, l’effet et le sens de leur représentation.

Sillonnant les scènes de Berlin, Zurich, Bruxelles, Avignon ou ailleurs, Rau s’est ainsi penché d’abord sur les dernières heures des Roumains Elena et Nicolae Ceausescu, exécutés en 1989. Il s’est ensuite intéressé au génocide rwandais (Hate Radio, présenté à La Bâtie en 2014), au procès d’Anders Breivik (Breivik’s Statement, idem) ou aux recrues européennes du djihad (The Civil Wars, également invité il y a deux ans). Que sa dernière création (lire ci-contre) reprenne, avec une méthode affinée, la scabreuse affaire de pédophilie et de meurtres d’enfants associée au nom de Marc Dutroux affirme l’extrême cohérence de son œuvre.

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