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Épidémie de films et séries sur les blouses blanches

La fiction médicale enfièvre petits et grands écrans. Un miroir social qui agit aussi sur les patients. Phénomène.

«Hippocrate» (en DVD), série tirée du film de Thomas Lilti, met une femme en avant, mais la doctoresse (Louise Bourgoin) reste rare et blonde à l’écran.
«Hippocrate» (en DVD), série tirée du film de Thomas Lilti, met une femme en avant, mais la doctoresse (Louise Bourgoin) reste rare et blonde à l’écran.
Denis Rouvre

De «L’ordre des médecins» en «Première année» au cinéma, en séries télévisées, «The Good Doctor» et autre «Hippocrate», la fiction médicale règne sur les écrans. En soi, le phénomène n’est pas nouveau. Malade imaginaire ou pas, l’hôpital offre un théâtre magnifié des pulsions humaines exacerbées. Ses codes procèdent même des principes du spectacle, par leur potentiel de spectacularisation, d’héroïsation, de sacralisation marquée par des habits, rites, jargon etc. Du rire satirique de «M.A.S.H.» dans les années 70, au réalisme sexy d’«Urgences», dès 1994, films et séries médicales tendent un miroir à la société qui les génère. «Nous sommes toujours en demande de sauveurs, voyez la mode des superhéros au cinéma, confirme Aude Fauvel, maître de recherche à l’Université de Lausanne (faculté de biologie et médecine), historienne. Avec une appétence pour la science, le sensationnel, les gestes choquants même.»

Son collègue, le professeur de sociologie des sciences Francesco Panese note néanmoins que ces dernières années, «le profil du médecin tout-puissant a passé. Le public n’est plus si naïf. Dans cette dramaturgie compassionnelle, il accepte de voir les bons samaritains pris dans leurs contradictions éthiques, personnelles, etc. Cela permet de tirer sur la corde émotionnelle et de dégager des alliances inédites entre les «bons» et «mauvais» usagers, docteurs ou malades.»

Ainsi, dans ce récent pic épidémique, le personnel soignant abuse parfois de substances interdites («Nurse Jackie, «Secret médical» etc.). Dégringole souvent de son piédestal pour affronter l’hôpital en tant que creuset d’inégalités sociales («Première année» et autre «Hippocrate»). Dans un secteur public malmené par la paupérisation de la population ou les diktats de rentabilité économique, le médecin ou l’infirmier ne s’exposent pas seulement fragilisés.

«D’autres perversités du système apparaissent, ajoute Aude Fauvel. Vous observerez que sur écran, les femmes, à quelques exceptions près, sont cantonnées aux postes d’infirmières. Pour une brillante chirurgienne dans «Grey’s Anatomy», combien de subalternes draguées par leurs chefs!» En France, le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel s’en inquiétait ces jours. Brigitte Crésy, collaboratrice du CSA, note dans un rapport statistique un décalage criard avec les faits. «La Française moyenne mesure 1,63 m pour 63 kilos. Or, 95% des héroïnes sont beaucoup plus minces. Il y a 50% de blondes dans les fictions, alors que la population n’en compte que 10!» Voir le feuilleton «Hippocrate» par exemple, primé aux Trophées du Film Français, Louise Bourgoin étincelle en médecin surdouée, bien seule néanmoins parmi le gang des internes. Au-delà, cette épidémie de séries et films médicaux en dit long sur les nouveaux usages sociétaux. Francesco Panese remarque ainsi que depuis «Urgences» qui vit des scénaristes scientifiques injecter des termes comme «gaz du sang» dans l’élaboration même des intrigues, le genre sert désormais de vecteur au savoir médical. «Ces séries en viennent à façonner le diagnostic, et c’est inquiétant! Parce qu’en plus de cet hyperréalisme s’ajoute un intérêt manifeste du patient pour aller consulter sur internet sans hiérarchisation de la véracité, ni vérification des sources.»

Les blouses blanches fantasmées n’échappent pas plus aux bavures de l’ère des «fake news» et de «l’infobésité», créant des flous artistiques dangereux. «Voyez encore cette inflation de talk-shows pratiquant l’entre-deux entre divertissement léger et consultation médicale, où interviennent présentateurs, médecins, patients.»

Né de ce constat, un séminaire, «Médecine et médias», se tient depuis 5 ans à l’Université de Lausanne, «histoire de sensibiliser les étudiants en médecine de première année» conclut Francesco Panese. Car les patients n’arrivent plus seulement armés d’ordonnances établies sur la Toile, de références grappillées en vrac, de vocabulaire. Ils exigent des protocoles vus dans les séries. D’où dérives. Dès 2013, dans The American Journal of Medecine, le professeur Frédéric Lapostolle, après avoir analysé 18 épisodes du «Dr. House», mettait en garde contre le praticien, fameux pour sa froideur cynique et cinglante. «Tout ce qu’il ne faut pas faire.»

Dr House retourne à l’université

«Avec ce séminaire, il s’agit de rendre compétents de futurs médecins sur la représentation de leur travail, explique Michael Meyer, expert en sociologie des médias à l’Université de Lausanne. Après tout, dans la matière médicale, le visuel produit du diagnostic, et pas seulement par un IRM! Nous discutons de la manière dont la médecine s’intègre dans la vie des gens.» L’expérience lui a donné la mesure du «brouillage entretenu entre une profession et sa vision imaginaire, filtre accentué par le fait que des médecins y participent et l’accréditent ainsi».

Lui aussi enregistre le miroir fracassé du patron mandarin de jadis. «Le médecin peut apparaître au bord du burn-out, sa dimension vocationnelle vacille, broyée dans la machine administrative de l’univers hospitalier. Le spectateur assiste à l’effritement des certitudes d’un individu autrefois «superhéroïsé». Par contre, les séries privilégient le collectif, où le pouvoir vertical s’affaiblit au profit du jeu des solidarités. Un collectif qui bien sûr, crée à son tour des problématiques inhérentes au groupe. Mais le médecin n’est plus au-dessus de la mêlée.» De quoi continuer le feuilleton.

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