«Les espaces se réinventeront toujours»

JardinsLe jardinier-paysagiste français Gilles Clément partagera son amour pour une nature créative, le 27 août à Lausanne

Tout part  de son domaine (1) Son jardin de «La Vallée», où il vit encore aujourd’hui entre deux voyages. Ici avec Cannelle, son chien décédé. (2) La Ficelle à Lausanne. La promenade qui la remplace actuellement, créée sous la direction des architectes Christophe Hüsler et Pascal Amphoux, s’en inspire. (3) Le Jardin du Musée du Quai Branly s’étend sur 18 000 m2 et accueille 169 arbres dans un univers éclectique.

Tout part de son domaine (1) Son jardin de «La Vallée», où il vit encore aujourd’hui entre deux voyages. Ici avec Cannelle, son chien décédé. (2) La Ficelle à Lausanne. La promenade qui la remplace actuellement, créée sous la direction des architectes Christophe Hüsler et Pascal Amphoux, s’en inspire. (3) Le Jardin du Musée du Quai Branly s’étend sur 18 000 m2 et accueille 169 arbres dans un univers éclectique.

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Gilles Clément se définit d’abord comme un jardinier. Évidemment, il aime essentiellement toucher la terre. Maître d’œuvre du Parc André-Citroën, à Paris en 1986 – entre mille autres choses –, l’artiste est aussi profondément attaché aux mots. Et défend autant dans ses ouvrages que dans sa pratique le mouvement naturel des plantes, un cycle à respecter dans toute création. Pour lui, entretenir la vie, c’est «faire le plus possible avec, le moins possible contre elle». Alors qu’il participe cette année à Lausanne jardins – pour la deuxième fois, après l’édition de 1997 –, il présente en parallèle une exposition dans la joliment nostalgique orangerie de la Bourdonnette. «Gilles Clément: toujours la vie invente» est une ode à son esprit libre. Un parcours dans ses œuvres réparties aux quatre coins du monde. Qu’il ne considère jamais comme des aboutissements, mais comme des espaces qui ne cessent de se réinventer. L’artiste dialoguera mardi 27 août avec son public, au parc de Milan, avant de se rendre à l’orangerie.

Votre jardin en mouvement découle d’un travail sur l’équilibre entre l’ombre et la lumière. Pourquoi?

Il se trouve que dans la diversité, qu’elle soit animale ou végétale, il y a besoin de ces deux milieux. Si on laisse se développer trop d’arbres, la lumière disparaît et il faut grimper pour l’apercevoir. Or la majeure partie des espèces sous nos climats vivent dans la lumière. Si on veut accueillir tout le monde, on doit aménager de telles zones.

Vous placez le vivant au premier plan. Contrairement à la majorité des gens?

Notre mode de vie ne nous permet pas de fonctionner de cette manière. Dans mon métier, on a cette possibilité. En dehors, nous détruisons le vivant, on fait des bêtises. Des bêtises qui sont des crimes conscients, comme un suicide collectif à l’heure où l’argent domine. Nous attendons les catastrophes pour prendre enfin les bonnes décisions. Certes, il y a une prise de conscience, mais les actions n’existent pas encore.

Comment crée-t-on la beauté d’un jardin à partir de son cycle naturel?

Il faut accepter le comportement végétal. Les formes changent dans le temps. L’esthétique d’une saison ne sera pas la même que celle d’après. Un jardinier ne doit intervenir que pour rétablir l’équilibre initial. Mais au final la façon dont on apprécie un jardin reste subjective. Un paysage est tout ce qui se trouve sous l’étendue du regard. Pour les non-voyants, ce qui se trouve sous l’étendue des autres sens.

Il faut donc accepter de ne pas tout contrôler…

Évidemment. Certaines personnes ont des visions fixistes. Impossible pour moi de communiquer avec elles. Elles restent dans le passé, se disent que c’était mieux avant. Or la vie n’est qu’une histoire de transformations. Qu’il faut accueillir, sinon c’est la mort, la momification. Dans de nombreux jardins aujourd’hui, il y a un modèle culturel extrêmement fixiste, celui de l’époque classique. Où la construction architecturale domine et le vivant est minorisé. Dommage, car on ne vit plus du tout dans ce monde!

Dans ce mouvement perpétuel, les destructions font-elles aussi partie de l’évolution?

C’est sûr. Même s’il est vrai que certains moments sont durs à vivre. Quand des espèces disparaissent, quand des arbres s’effondrent… Tout ce que nous voyons est éphémère, rien n’est fait pour rester. Parfois on nomme certaines choses patrimoine mondial ou je ne sais quoi. Mais c’est juste une vision. Même les temples mayas ont été recouverts de forêts. Je trouverais plus intéressant qu’on utilise notre énergie à vivre dans la transformation, au lieu de se fatiguer à maintenir les choses dans leur forme initiale, comme si c’était la seule possibilité! Notre-Dame de Paris flambe, et enfin la lumière arrive. Peut-être qu’on pourrait en faire une serre et accueillir des plantes?

Vous n’allez pas un peu trop loin?

Je sais que mes propos sonnent comme un sacrilège pour ceux qui ont une vision complètement fixiste. Pourtant cet objet architectural a déjà subi de nombreuses transformations au cours du temps… Et c’est très difficile de faire accepter ça. La reconquête de la nature dans des lieux délaissés semble particulièrement vous intéresser…

Lorsqu’on abandonne un terrain à lui-même, on voit bien quelles sont les conquêtes. Certaines plantes apparaissent et disparaissent. En réalité, il y a plein de graines sous les arbres qui dorment. Les plantes fleurissent et meurent à cause de l’ombre des arbres. Mais il suffit d’une tempête, de quelques branches qui tombent, et tout repousse. Toute cette mécanique est passionnante! Les terrains délaissés ont le mérite d’accueillir une diversité qui est chassée partout ailleurs. Parce que toute exploitation industrielle du territoire est complètement stérilisée, morte. Au contraire, les lieux abandonnés regorgent de richesses. Et c’est ce que je définis comme le «Tiers-paysage».

Votre exposition à Lausanne fait aussi l’effet d’une plongée dans votre rapport intime aux mots…

Ils ont énormément d’importance. Ne serait-ce que parce qu’ils permettent de faire exister les éléments. Sinon impossible de connaître l’identité et la fonction d’une petite herbe. Et au final on la jettera volontiers à la poubelle… C’est pareil pour tout. Si on donne du sens aux choses, aux situations, aux émotions, cela change tout!

Monsieur Clément, de quelle création êtes-vous le plus fier?

Je ne me pose jamais cette question. en revanche je cherche à savoir si ce que je fais peut servir à quelque chose…


Rencontre: mardi 27 août (12 h 15 au Parc de Milan et 15 h 30 à l’Orangerie de la Bourdonnette). Exposition: jusqu’au di 22 sept. www.lausannejardins.ch

Créé: 26.08.2019, 11h14

Gilles Clément, jardinier et écrivain, 75 ans (Image: Vanessa Cardoso)

En dates

1943
Naît à Argenton-sur-Creuse. 1969 Diplôme de paysagiste à l’École nationale d’horticulture de Versailles.

1977
Achète un domaine dans la Creuse, La Vallée, où il construira lui-même sa maison. Ici naît sa vision du Jardin en mouvement.

1979-2011
Enseigne à Versailles.

1985 Publie «La Friche», qui décrit l’importance des espaces abandonnés.

1986
Grâce à la commande du Parc André-Citroën, à Paris, il applique à grande échelle son concept de Jardin en mouvement. L’espace est inauguré en 1992.

1997
Pour Lausanne Jardins, il crée une installation pour La Ficelle, ligne de métro reliant la gare à Ouchy.

1998
Remporte le Grand Prix national du paysage.

2004 Publie «La Sagesse du jardinier» et le «Manifeste du Tiers-paysage».

2003-2006 Réalise le jardin du Musée du Quai Branly, à Paris.

2011-2012 Titulaire de la chaire annuelle de création artistique du Collège de France.

2018 Publie «Le Grand B.A.L.».

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.