L’esthète du mensonge se voyait pape ou petite brune

PortraitLe poète lausannois Pierre Louis Péclat se réjouit d’être encore underground à passé 70 ans. Il prépare deux projets autour du mensonge et de la mort.

Le poète Pierre Louis Péclat, qui a toujours vécu à Lausanne, est catholique fribourgeois d'origine. Il aurait bien voulu être pape.

Le poète Pierre Louis Péclat, qui a toujours vécu à Lausanne, est catholique fribourgeois d'origine. Il aurait bien voulu être pape. Image: ODILE MEYLAN

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Pierre Louis Péclat au Café Romand un midi de carême. Tout est là pour rencontrer l’écrivain lausannois. Jeûneur impénitent, il commande un pied de porc. «J’aime beaucoup les dispenses que permettent les obligations religieuses. Je suis un papiste borgien.» J’aime et je suis. Ces incipits de curriculum vitae sont gommés par d’habiles petits twists. Pierre Louis Péclat joue avec les mots, soupèse les concepts, loue l’inobservance des règles lorsqu’elle est maîtrisée, avec un plaisir qu’on note au coin de sa barbe soignée ou dans le clair de ses yeux vifs. Il donnera à entendre ce talent d’acrobate dans sa pièce Thanatos, en mars de l’an prochain. Il prépare aussi une installation poétique avec son ami sculpteur Pierre Jaquier. Titre de travail: Le mensonge.

Le thème le fascine. «J’ai un fond très méchant. Comme je n’aime pas faire de la peine, cela m’attriste beaucoup. Mais je suis un bon menteur, un hypocrite.» Interrogé sur sa méchanceté, dont on peine à déceler les contours, Hugo Martinho, un de ses amis proches, dit qu’elle est «rarement apparente. C’est un combattant efficace». Mais l’enseignant de français et de philosophie confirme: ce «monsieur fait de tendresse» associe dans son écriture jovialité et cruauté. «Il est attiré par la violence intérieure», ajoute Hélène Cattin, qui mettra en scène son Thanatos, dans lequel il n’y a «ni méchant ni beau, que de l’âme. On est tenté d’y aimer celui qui est immonde.»

Ah! la nuance! Pierre Louis Péclat la revendique. «Je n’aime pas ceux qui croient être seuls à avoir raison. Dieu reconnaîtra les siens.» On se rappelle le carême et la dispense, quand l’auteur lance au ciel des «Doux Jésus!» en guise de ponctuation comique. Le catholique fribourgeois d’origine, grandi entre le Tunnel et la place Saint-François, son biotope, ne renie pas ses origines. De la religion, il dit qu’il l’«aime bien», conscient que cela choquera «les curetons». «J’aurais bien voulu être pape, quand même!»

Guerlain et le snobisme

Au rayon des regrets, Pierre Louis Péclat aurait aussi voulu être «une petite brune». Un genre qui l’inspire – «Je n’écris en général que pour des actrices». Mais l’homme dit n’avoir qu’une femme de sa vie: Myriam, rencontrée aux beaux-arts «mais brillante, elle», et mère de leur fils Harald. Ce dernier, styliste, façonne les fameux costumes trois-pièces du père. Ses chapeaux? Des cadeaux de «dames» ou du comédien Edmond Vullioud, père de sa filleule et qui forme avec lui un duo à la Laurel et Hardy. Sa canne? Un accessoire élégant qu’il s’est adjoint, contre les vertiges, au décès du contrebassiste Léon Francioli. En «snob» assumé, il fut longtemps abonné à Bolero par esthétisme et se parfume de l’Habit Rouge de Guerlain depuis que sa mère le lui a offert, en 1965.

Il assume aujourd’hui son côté «blonde vénitienne», mais sa rousseur fut durant l’enfance «une souffrance insupportable, à se détester soi-même». Temps d’arrêt. L’affirmation sonne trop grave pour la laisser s’installer. Il écarquille les yeux dans un effort grotesque. L’enfant roux qui se rêvait Monsieur Loyal est encore là. «Chaque année, je me réjouis de mon anniversaire. C’est vous dire à quel point je suis infantile.» Frère cadet de deux sœurs et d’un frère décédé, «on fondait beaucoup d’espoir sur moi. Mais je ne m’intéressais qu’à la chanson. J’aimais Aznavour quand tout le monde détestait.» Une main sur le cœur, il entame Sur ma vie, dans un trémolo théâtral.

Les «voluptés raisonnables»

Sa difficulté à apprendre et à s’exprimer l’emmène finalement aux beaux-arts, où il croit «plus ou moins» qu’il sera peintre. Mais il vient de découvrir L’impossible, de Georges Bataille. «C’est une joie de lecture incomparable! Je l’ai lu cent fois mais pas encore compris.» Il relit aussi souvent Les trois mousquetaires, de Dumas. Curieux, il est séduit aujourd’hui par Modiano. Ses premiers écrits à lui sortent lorsqu’il a 18 ans. Beaucoup suivront. Joué à Lausanne, Milan ou Paris (ville qu’il chérit), couronné par le Prix Lipp Suisse – «Aïo, aïo, le laudatio de Chessex!» –, il demeure souvent incompris, déplorent ses amis. Lui-même se réjouit d’être «underground à passé 70 ans, encore considéré comme un bracaillon». «Le talent, c’est quand l’écriture n’explique rien», illustre Hélène Cattin. Et s’il publie peu aujourd’hui, «cela ne veut pas dire qu’il écrit peu», révèle Hugo Martinho, qui loue son érudition. «J’ai tendance à être de plus en plus perfectionniste, admet Pierre Louis Péclat. C’est ce que mon père me disait quand je faisais la cuisine.»

Ses deux sœurs ont suivi ce père, fondateur du Café Romand, dans la restauration; l’une sous l’enseigne familiale, l’autre à la Bavaria. «Moi j’aurais «bu» le Café… J’ai un bon gosier.» Mais le défenseur acharné du chasselas vaudois insiste: qui dit ivrogne ne dit pas alcoolique. «À la maison, je ne bois que de l’eau!» Évian, Vittel, Contrexéville… Le poète articule, ne dirait pas Contrex. «Quelle vulgarité de vouloir que tout soit court.» Il change d’eau minérale par amour de la variété. «Tout ce dont je n’ai pas l’habitude peut me faire plaisir.» La carrure du bonhomme témoigne de son attrait pour la bonne chère. «Une seule chose me dégoûte vraiment, c’est le riz au lait.» Immédiatement il se ravise: «Mais je suis capable, par politesse, de dire que c’est bon.» Le pieux mensonge trahit un désir d’harmonie. «Mon rêve serait que tout soit beau, à l’image d’un paradis fait de voluptés raisonnables.» Rien n’est parfait, mais Pierre Louis Péclat rit de bon cœur. Heureux? «Je dirais joyeux. La joie, ça aide!» (24 heures)

Créé: 06.03.2018, 10h58

Bio

1946 Naît à Lausanne le 30 décembre.
1962 Découvre L’impossible, de Bataille. Rencontre plusieurs de ses très grands amis aux beaux-arts.
1963 Myriam Matossi, qui suit les mêmes études, devient «la femme de ma vie».
1964 À 18 ans, publie ses premiers poèmes en prose, avec des bois gravés de son ami Gérard Tolck.
1967 Ses deux premières pièces de théâtre sont jouées à Paris et à Milan.
1968 Naissance de Harald.
1986 Arrête de porter des blue-jeans.
1993 Publication du livre de Myriam, Le cœur du temps.
1996 et 1999 Retour au théâtre grâce aux metteurs en scène Michel Moulin et Domenico Carli. «Très reconnaissant. Je pensais que j’étais foutu.»
2000 Prix Lipp Suisse pour Les dérives du jars, Éd. L’Âge d’Homme.
2019 Thanatos à l’Oriental de Vevey en mars. «Le mensonge», installation poétique avec Pierre Jaquier.

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