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L’éternel retour de Larcenet

L’artiste à l’arborescence multiple refleurit dans «Le retour à la terre» dont il s’arrachait il y a dix ans.

Dix ans déjà que Manu Larcenet avait laissé Manu Larssinet dans sa campagne. L’alter ego décalé du dessinateur ne reconnaît plus le lieu-dit Les Ravenelles, pas plus que la chatte ses petits. La faute à sa mie Mariette, enceinte jusqu’au cou. Cette future paternité ne sied pas à la fièvre créatrice de l’artiste. Car comme le monde entier, du moins, ses fans de BD ne peuvent l’ignorer, le dessinateur planche sur «Plast, une bédé morbide», les aventures d’un tueur à l’obèse férocité qu’il noircit désormais sans crayon, sur une tablette. Faut suivre. Dans la série «Le retour à la terre», Larcenet a toujours plongé avec ravissement dans ces mises en abyme encouragées par son comparse scénariste, Jean-Yves Ferri. Pour ce 6e épisode, «Les métamorphoses», le duo se vautre dans l’absurde pluridimensionnel avec délices.

Comme si c’était hier, l’adepte de ces mondes parallèles savoure les échanges de vannes pour oublier le vide sous les pieds. Jean-Yves Ferri, durant cette décennie arrachée à la terre, s’est consacré, entre autres, à Astérix. Personne n’est parfait. Larssinet ne lui en veut pas, Larcenet sans doute un tout petit peu. Il y a plus grave, ce deuxième lardon dans les entrailles de Mariette, cette quête du père fantomatique qui lui monte à la tête en écho, un Larssinet senior, señor guérillero en Colombie, et puis ce prénom d’enfant à trouver d’ici à deux mois, qui hante ses nuits et couve sous l’urgence de rédiger des «fer-par». Pinson, Moineau?

Faut suivre, c’est sûr. Manu Larcenet, 50 ans tout rond, déporte en cases son tempérament schizophrénique à pulsions suicidaires et bouffées maniaco-dépressives. La totale depuis une vingtaine d’années. S’il aspire à une hygiène de vie bucolique, cette utopie ne cesse de se dérober sous les coups de butoir d’une imagination débridée. Le Manu du «Retour à la terre» qui déambule, mains dans les poches, un brin d’herbe aux lèvres comme un Lucky Luke désintoxiqué de la clope, c’est un fantasme de citadin. Le vrai Larcenet y aspire aussi, dans le Beaujolais, où il vit en ermite avec sa femme vétérinaire. Sauf que, le matin, quand il se rase, c’est un être névrosé qui le mate dans le miroir, pas ce gars placide scénarisé par Jean-Yves Ferri. Ce Manu-là avoue ne pas allumer radio, télé, se méfiant d’une interaction avec le monde. L’antisocial fuit vers le silence des parties de pêche. Rêve en laborieux de peindre des cathédrales comme l’impressionniste Monet. Au Festival de BD d’Angoulême 2017, l’auteur avait laissé un long billet pour excuser son absence. «Je n’ai pas réussi à tisser de liens avec le milieu. Souvent je me suis senti humilié, rabaissé, traité en enfant naïf par des gens qui, pour certains, avaient les meilleures intentions. Je ne suis pas un homme liant, encore moins accommodant. Cependant, cette attitude, nuisible socialement, me semble plutôt bonne en matière artistique.»

À parcourir ses états de service, le dessinateur se confond avec un homme traqué qui saute d’un genre à l’autre comme un potache punk qui joue dans des flaques. Avec de vraies fidélités comme les musiciens de groupes de rock ou les collègues, Lewis Trondheim, Joann Sfar, jadis Cabu. Des séries, «30 millions d’imbéciles» ou «Branleurs», aux parodies de Bob Morane, Sigmund Freud ou Robin des Bois, le rebelle d’Issy-les-Moulineaux mène ses «Combats ordinaires». La fibre autobiographique apporte plus de cohérence que le style, explosif, mutant. Voir «Blast», qui, il y a dix ans, entame une quadrilogie conclue sur «Pourvu que les bouddhistes se trompent» en 2014. Et déjà se profilait un autre sommet, l’adaptation du roman de Philippe Claudel «Le rapport de Brodeck». Un chef-d’œuvre.

Les cycles s’enchevêtrent, Manu Larcenet déteste jacasser dans les salons, «faire son intéressant» comme il dit. Bipolaire qui se soigne depuis l’enfance, ce géant aux humeurs sinusoïdales dompte ses fureurs par le dessin et la psychiatrie. Comme son double champêtre, la retraite à la campagne lui est, affirme-t-il pour décourager les intrus, essentielle pour mater les boules de haine qui grouillent dans son ventre. Mais comme un Fellini qui allait puiser à la veine de son sexe, l’artiste en tire aussi son fonds de commerce. Dérisoire et baba cool quand il s’agit du «Retour à la terre», de bruit et de fureur pour le reste. Faut suivre.

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«Le retour à la terre - Les métamorphoses, tome 6»

Manu Larcenet, Jean-Yves Ferri Éd. Dargaud, 48 p.

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