Passer au contenu principal

Eugène Grasset rêvait l’art toujours nouveau

Décédé il y a 100 ans à Paris, l’artiste naturalisé français en 1891 disait être né «presque en France, à Lausanne». Il y a laissé des projets, mais peu d’œuvres.

«La cathédrale, l’école industrielle et Saint-François», aquarelle sur papier (25,5 x 37 cm) ou le premier Grasset à être entré dans les collections du Musée cantonal des beaux-arts.
«La cathédrale, l’école industrielle et Saint-François», aquarelle sur papier (25,5 x 37 cm) ou le premier Grasset à être entré dans les collections du Musée cantonal des beaux-arts.
MUSEE CANTONAL DES BEAUX-ARTS

Le comble! Eugène Grasset – lui qui s’était bien gardé de figurer la grande faucheuse en lui opposant la vie, ses libertés ondoyantes, ses femmes-fleurs et sa féerie naturelle – a succombé deux fois à une même mort subite en pleine rue. La première le 23 octobre 1917, alors qu’il se rendait à son atelier parisien, la seconde douze jours plus tard, date retenue par certaines chroniques nécrologiques vaudoises. Sans doute une histoire de communication difficile en temps de guerre, de distance entre la capitale française et Lausanne, sa ville natale mais… une drôle d’histoire, qui a entretenu la confusion pendant quelques années.

L’artiste avait 72 ans, un passeport français depuis vingt-six ans, la Légion d’honneur à la boutonnière, un caractère d’imprimerie à son nom, une signature reconnaissable posée sur autant d’illustrations, d’affiches que de meubles, de vitraux et de bijoux mais surtout, une Semeuse imprimée dans la mémoire collective comme la marque visuelle de Larousse. Et la sienne! «Celle l’ayant rendu célèbre mais celle aussi, regrette presque Anne Murray-Robertson, grande spécialiste de son œuvre, qui a cristallisé toute l’attention.»

Au moment des adieux, fâchés avec la date du décès du Lausannois auquel François Bocion – son prof de dessin – avait promis une carrière de peintre, les titres vaudois ne le sont pas avec sa renommée. Tous fiers: la Tribune de Lausanne tempère sa naturalisation par ses fréquents retours chez lui, «charmant tout le monde par ses dehors simples et par la modestie sous laquelle se cachait sa vaste érudition». Pendant que la Feuille d’Avis illustre «le profond attachement que le défunt avait gardé pour son pays et sa ville natale» par «les très intéressants projets de vitraux qu’il avait faits pour la cathédrale». Infusés et marqués par la science médiévale du pouvoir à la fois spirituel et décoratif de l’image, ceux de Vic-le-Comte comme ceux d’autres édifices religieux français seront réalisés, mais pas les cartons dessinés pour la nef et le chœur de Lausanne. Grasset tarde à livrer ses projets, la guerre, puis le temps passent… Pas l’art! L’Abergement, commune d’origine de l’artiste au pied du Jura, les a matérialisés en 1940 pour son propre temple.

Un Christ roi, un saint Jean-Baptiste, deux… parmi les rares empreintes artistiques laissées par Eugène Grasset dans son canton. Pour le faire entrer dans les collections du Musée cantonal, son directeur monte à Paris en 1897 à la rencontre de l’artiste et lui achète La cathédrale, l’Ecole industrielle et Saint-François. D’autres pièces – une cinquantaine toutes techniques confondues – la rejoindront pour constituer l’un des fonds les plus importants avec ceux conservés à Paris, à Orsay et aux Arts décoratifs. Mais exception faite de ces trésors, sortis pour la grande rétrospective lausannoise de 2011 de celui que la conservatrice Catherine Lepdor définit comme le «maître à penser de toute une génération», ses autres créations ont disparu.

Ecrasées sous les masses de la rénovation, le sort de sa galerie sculptée pour le Théâtre municipal de Lausanne alors qu’il n’avait que 24 ans! Ou vampirisées par leur statut éphémère, comme la statue de la Liberté, un plâtre de 10 mètres de haut façonné pour le Tir fédéral à Lausanne en 1876. Même sa fontaine prévue pour la place de Montbenon, gardée par des animaux alpins et inspirée par la complexité géométrique de la rose de la cathédrale, est restée figée au stade d’une étude. Trop onéreuse!

Alors de Grasset, à Lausanne ou en Suisse, restent plusieurs jeux de timbres et une polémique attisée par les Alémaniques déconcertés face à sa façon «hardie» de représenter le Grütli et la Jungfrau. Il reste encore une sculpture sur l’esplanade du Château Saint-Maire à Lausanne, le buste du colonel Charles Veillon commandé par la Société vaudoise des officiers à un très jeune homme. Un ex-étudiant en architecture, taxé de paresseux et viré de l’Ecole polytechnique de Zurich, mais un artiste qui cherche à se faire voir, un sculpteur! Démonstration faite à ses compatriotes, il le fait inscrire sur le passeport présenté en 1871 à l’heure du grand départ pour Paris avec «cinquante francs en poche».

Un «designer avant la lettre»

«Paris, il en avait rêvé, c’était son but, il s’y projetait en peintre, souligne Anne Murray-Robertson, mais, se rendant compte qu’il allait avoir à faire à plus fort que lui, il s’est tourné vers les arts appliqués.» Ferronnerie. Tapisserie. Joaillerie. Mosaïque. Marqueterie. De l’illustration. Des affiches, dont la toute première commandée par Sarah Bernhardt, qui lui préférera la proposition du Tchèque Alfons Mucha. Considérant son «travail» comme son «unique plaisir», Grasset y a passé son temps et sa vie d’artiste, de théoricien et de professeur convaincu que l’art «est né du besoin» de transcender l’utile «toujours répugnant et horrible».

Il en a fait une nécessité rêvant l’art toujours nouveau, la postérité l’a élevé en pionnier de l’Art nouveau, mais aujourd’hui Anne Murray-Robertson a «plutôt envie d’insister sur cette polyvalence, qui en fait un artiste tout à fait dans l’air de notre temps. Dans sa volonté de transformer chaque objet en une œuvre d’art, Eugène Grasset est même un designer avant la lettre. Il voulait voir l’art dans la rue, accessible à tous.»

Cet article a été automatiquement importé de notre ancien système de gestion de contenu vers notre nouveau site web. Il est possible qu'il comporte quelques erreurs de mise en page. Veuillez-nous signaler toute erreur à community-feedback@tamedia.ch. Nous vous remercions de votre compréhension et votre collaboration.