Eugénie Rebetez étend les limites de son corps

Scène «Bienvenue», dernière création de la Jurassienne, est une ode à la poésie et au burlesque contemporain. À voir à La Grange de Dorigny dès vendredi.

Eugénie Rebetez guigne vers les autres à travers les limites de son corps.

Eugénie Rebetez guigne vers les autres à travers les limites de son corps. Image: AUGUSTIN REBETEZ

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Généreuse, flamboyante et audacieuse, Eugénie Rebetez invite à prendre connaissance de son intérieur, au propre comme au figuré. Après deux premiers solos marquants (Gina en 2010, Encore en 2013), l’artiste jurassienne (33 ans) se met à nu dans un nouveau solo saisissant. En souhaitant la Bienvenue aux émotions qui la traversent dans sa relation au monde et aux autres, elle met en jeu tout son corps pour les incarner. Elle ne veut plus se cacher, prendre une autre identité sur scène. Elle assume même vouloir «montrer» ce qui se passe en elle «sans devoir l’habiller de paillettes». Au lieu de partir de ce qu’elle ressent, elle met en évi­dence la tension entre le soi et le monde. Dans Bienvenue, l’enjeu est d’être en solo tout en évoquant les autres.

– Vous avec une formation de danseuse, le corps est-il toujours au centre de votre démarche artistique?
– Ce qui m’intéresse, c’est de considérer mon corps comme une matière plastique, un espace de création. Je travaille beaucoup avec ma voix et avec l’humour car tout mon être a le potentiel de faire rire. Bouger, respirer, émettre un son, chanter, tout cela se fait dans un mouvement naturel ininterrompu. Je veux décloi­sonner les formes. Je ne me sers pas uniquement de la puissance de mon corps, je travaille aussi avec sa vulnérabilité.

– À propos de cloison, votre scénographie est constituée de plaques de bois mobiles et d’une fenêtre, est-elle le miroir de votre espace intime et de votre regard sur le monde?
– Oui, c’est une sorte de corps-maison où les murs ont des yeux et des oreilles. En même temps qu’ils entrent chez moi, j’invite les spectateurs à faire un voyage à l’intérieur d’eux-mêmes. Ainsi, je dis bien­venue aux autres et à moi-même. J’ai besoin d’apporter de la théâtralité dans mon travail chorégraphique. C’est Martin Zimmermann, mon complice, mon compagnon (ndlr: vu à Vidy avec son solo «Hallo»), qui a travaillé sur la scénographie et m’a également mise en scène. Il m’a aidée à rassembler mes idées dans un cadre défini. À me remettre en question et à préciser le clown qui est en moi.

– Un aspect qui semble essentiel dans votre travail…
– L’humour permet d’aborder des choses profondes, parfois même tragiques, mais pour qu’il soit juste, il doit être ciselé. À ce propos, je suis ravie d’être coproduite par la Grange de Dorigny car j’y ai vu Catherine Germain, une extraordinaire femme clown. Cela m’a donné envie d’y revenir. J’ai été bouleversée en découvrant cette artiste française. Elle montre une virtuosité incroyable avec son corps, alors qu’en fait elle bouge très peu. Tout est dans le souffle. Sa simplicité et son rapport authentique au monde m’émeuvent. Je tends moi aussi à être dans la vérité et l’épure.

– Les hasards de programmation font que votre frère, Augustin Rebetez, sera à Vidy en décembre prochain. Travaillez-vous parfois ensemble?
– C’est lui qui fait toutes mes photos car c’est le seul photographe en qui j’ai totalement confiance. Grâce à Augustin, j’ai régulièrement une présence visuelle dans les médias, ses photos étant d’une grande force comme toute son oeuvre. Nous sommes l’un et l’autre très occupés par nos créations et nos univers respectifs, mais il viendra me voir à Dorigny et j’irai bien sûr à Vidy.

– Vous n’êtes pas une danseuse ordinaire, comment vous considérez-vous aujourd’hui?
– Quand j’étais adolescente, la danse m’a servi de repère pour grandir, pour devenir quelqu’un ou accomplir quelque chose. Elle m’a contrainte à une certaine attitude. Mes deux premiers spectacles m’ont permis de me réapproprier mon corps. Aujourd’hui, je me considère plus comme une artisane des arts vivants. J’ai eu l’occasion de créer des performances dans des musées ou des galeries d’art où le dialogue avec les œuvres exposées était au centre de ma recherche. Ces expériences m’ont beaucoup inspirée pour cette nouvelle création. (24 heures)

Créé: 14.11.2017, 17h59

Critique

Bienvenue aux extrêmes

Sur scène, il y a ce corps frémissant réel et symbolique qu’Eugénie Rebetez explore minutieusement de l’intérieur et de l’extérieur. Un corps comme une chambre à soi où la vie d’une femme palpite en tension avec celles des autres et vibre avec les objets de son quotidien. Un corps à la chair frémissante sublimée par la sensualité et la grâce virtuose des mouvements. Un corps voluptueux qui se déhanche sur la musique de Rihanna, un corps acrobate, mais également un corps fragile qui s’effondre, presque étouffé, sous de volumineux coussins. En jouant à cache-cache avec elle-même, Eugénie Rebetez nous invite dans son extimité. Exubérante, toute de tendresse et d’autodérision, elle émeut et fait rire aux larmes, touchant à l’universel de notre solitude. En la suivant dans la visite de son intérieur et de son extérieur, le spectateur explore les différentes facettes qui peuvent composer une personnalité. De la mondaine avide de reconnaissance – en apparence à l’aise dans ses interactions avec la société – à la chrysalide enfouie dans ses coussins cocons et ses peurs en passant par la Jurassienne à la nature franche, l’artiste nous entraîne dans un extraordinaire voyage au cœur de l’humain, un va-et-vient existentiel auquel chacun se confronte.

Infos pratiques

Lausanne, La Grange de Dorigny
Du 17 au 25 novembre, jeudi-samedi (19h), vendredi (20h30),
dimanche (17h), sauf 20, 21, 22 novembre
www.grangededorigny.ch

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