L'Europe sombre avec Milo Rau à Vidy

ThéâtreLe metteur en scène suisse présente «Dark Ages», deuxième volet de sa «Trilogie de l’Europe». Interview.

«Le théâtre est avant tout une invitation à voyager, même si, en ce qui me concerne, c’est pour comprendre qu’il n’y a plus de voyage possible, car plus d’ailleurs dans notre monde.»

«Le théâtre est avant tout une invitation à voyager, même si, en ce qui me concerne, c’est pour comprendre qu’il n’y a plus de voyage possible, car plus d’ailleurs dans notre monde.» Image: Keystone

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A 38 ans, Milo Rau – l’un des Prix suisses du théâtre de l’an dernier – s’est déjà fait un nom sur les plus grandes scènes européennes en empoignant sans hésiter des thématiques politiques extirpées brûlantes d’un passé souvent proche. Hate Radio (2011) rappelait les massacres rwandais, La déclaration de Breivik (2012) interrogeait la tuerie norvégienne d’Utøya et Les procès de Moscou (2013) revenait sur la condamnation des filles russes de Pussy Riot. Pour le premier volet de sa Trilogie de l’Europe, The Civil Wars, il rencontrait d’innombrables djihadistes européens partis se battre en Syrie. Dès jeudi soir, et pour deux représentations seulement, le Bernois en présente le deuxième chapitre. Entretien avec un metteur en scène joint mercredi par téléphone à Vienne et qui sacrifiait une partie de son apéro avec une comédienne pour nous répondre.

- En tant que Suisse, êtes-vous bien placé pour parler de l’Europe?

- L’ethnologue a toujours besoin d’une certaine distance avec son sujet! J’ai beaucoup travaillé sur l’Afrique, l’Europe et, même si j’habite depuis vingt ans en Allemagne, qui est peut-être «le» pays européen, je pense que cette distance, mais aussi ma condition propre, me permet de mieux saisir ce que l’Europe cherche à être. La Suisse a une expérience du multiculturalisme, elle sait ce que c’est que de construire un Etat non autour d’une ethnie mais autour de gens qui habitent un même espace. Avec la mondialisation, il n’y a d’ailleurs plus qu’un seul Etat, un seul marché, et donc un seul monde. C’est très perceptible même au Rwanda ou au Congo. Il y a même quelque chose de provincial à encore parler d’Europe…

- Dans le Tages-Anzeiger, vous fustigiez l’impérialisme de l’Europe…

- C’est le motif de fond de toute ma trilogie. L’impérialisme détruit le patriarcat, la nation et aussi, hélas, le libéralisme. Avec Dark Ages, je regarde – en Russie, en Allemagne et en ex-Yougoslavie – ce que sont devenues des populations après la chute des idéologies de l’après-1989. Un Etat comme la Yougoslavie a disparu, mais un nouvel empire est apparu, et c’est ce nouvel empire que ma trilogie cherche à raconter.

- Comment caractériser la dimension politique de votre théâtre?

- Au théâtre, il est impossible de parler de ce qui est encore traumatique, mais il n’est pas non plus intéressant de parler de ce qui est totalement clair. Je peux parler d’Ausch­witz, ce sera dur, mais cela ne changera rien, ce ne sera pas un acte politique. Je préfère ce qui est encore en discussion, là où des décisions sont toujours possibles. Mais le théâtre n’est pas le lieu de l’information, sauf dans des pays où s’exercent la censure, la dictature. Chez nous, où les médias s’entre-tuent déjà, j’incorpore l’intellect et le cœur, j’essaie de cerner l’histoire «biographique» de notre temps dans le sens où les individus sont traversés par les forces de l’époque. Ma démarche est aussi classique car tragique – le théâtre grec était impérialiste car universaliste. On m’accuse parfois d’être un conservateur. Je cherche aussi une autre durée. Mes pièces peuvent durer jusqu’à trois jours: peu ne s’endorment pas. J’aime ennuyer les gens.

- A Vidy, Dark Ages est annoncé sur une durée de deux heures. C’est supportable!

- Oui, cela ne dure que deux heures, mais ça va vous paraître plus long!

- La condition pour sortir de son cocon?

- Rien n’est moins sûr. Aujourd’hui, j’ai failli me faire renverser par une voiture et je suis là à rigoler et à boire du vin. Rien ne change notre cerveau. Le théâtre est avant tout une invitation à voyager, même si, en ce qui me concerne, c’est pour comprendre qu’il n’y a plus de voyage possible, car plus d’ailleurs dans notre monde.

Créé: 23.09.2015, 23h03

La pièce

Lausanne, Théâtre de Vidy
«Dark Ages» de «La Trilogie de l'Europe» de Milo Rau
Ce soir (19h) et demain (20h)
Rens.: 021 619 45 45
www.vidy.ch

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