A Evian, Martin Parr met l’œil dans le sable de toutes les plages

InterviewLe photographe anglais déplie le transat de l’expo «Life’s a Beach» à Evian, avec un volet spécial sur la ville thermale.

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Cet été, Martin Parr égayait le public des Rencontres photographiques d’Arles avec une conférence-spectacle avec le musicien -M-, où, pince-sans-rire, il revenait sur sa fascination pour les bords de mer et leur «air de déclin» qui lui avaient toutefois permis de travailler «sérieusement la couleur» en grand fan de Shore et d’Eggleston. Jeudi, la star d’une photographie aussi formellement surprenante que sociologiquement narquoise était de retour en France, au Palais Lumière d’Evian, pour ouvrir son exposition «Life’s a Beach» au titre joliment ambigu. «J’aime quand il fait chaud, les gens sont détendus, ils se révèlent», avertissait-il.

A cette sélection d’un corpus balnéaire qui traverse son œuvre depuis plus de 30 ans, l’Anglais de 63 ans a ajouté un chapitre consacré à la ville thermale française où il était invité en résidence l’été dernier. Son interprétation photographique de la localité lémanique ne porte évidemment pas les outrances de ses visions de Benidorm l’espagnole. Impressionné par l’industrie de l’eau (et de la bouteille), l’actuel président de Magnum renforce plutôt l’image d’une bourgade à l’élégance terne et étriquée. «J’ai observé une ville qui vit dans le passé», lançait-il à la cantonade. «Evian se fane, mais j’aime les empires en voie d’extinction!» Interview d’un photographe au regard aussi franc que ses déclarations.

- Après votre prestation à Arles, vous avez un futur de showman?

- Je ne crois pas! (Rires.) En tant que photographe, vous devez avoir une faculté de showman à un certain degré car vous montez sur une estrade, mais je ne vais pas insister. Et quand vous avez apprécié quelque chose, vous ne tenez pas forcément à le refaire.

- Comment avez-vous trouvé l’édition 2015 des Rencontres?

- Bonne, assurément. Je connaissais Sam (ndlr: Stourdzé, actuel directeur des Rencontres) avant et nous préparions le projet pour le Musée de l’Elysée. Projet qui est parti à Arles avec lui.

- La plage révèle autant qu’elle cache. Les gens y sont à moitié nus, mais ils se fondent aussi dans la masse. Vous y cherchez le caché ou le révélé?

- A la plage, les gens portent aussi des habits, mais ce n’est de toute façon pas la raison de mon intérêt. C’est par son énergie et son charme universels que je suis attiré. J’ai utilisé la plage comme un laboratoire pour toutes les phases de ma carrière, y compris pour mes expérimentations techniques – changement de caméras, téléobjectif ou macro-objectif…

- A quel moment de votre parcours avez-vous découvert la force d’un point de vue comique?

- Cela reflète ma personnalité: je trouve le monde et les gens plutôt amusants, engageants. Et cela se retrouve dans mon travail.

- C’était pourtant moins le cas à vos débuts?

- Quand vous commencez, vous êtes naïf et, avec l’âge, vous en savez plus… Ce qui est aussi bien un désavantage qu’un avantage. Il faut tirer parti des deux côtés.

- Les Monty Python vous ont-ils influencé, car on peut voir des résonances dans votre travail?

- Non, même si je les apprécie énormément et que leur «naturel surréel» m’a toujours attiré. Mais j’accepte la comparaison.

- Jusqu’à quel point êtes-vous ironique, voire même cruel, avec les sujets photographiés?

Je ne pense pas être particulièrement cruel. Je montre juste les choses telles qu’elles sont, ce qui va souvent à l’encontre de la manière dont elles sont habituellement représentées, et peut donc surprendre. Mais je suis juste honnête avec moi-même et avec mon interprétation du sujet. Si les gens trouvent cela cruel, bien, il n’y a rien que je puisse dire ou faire. Je suis habitué aux critiques… mais aussi aux louanges, en proportions égales.

- Vous voulez dire que c’est la réalité qui est cruelle?

- Le monde comporte une part de cruauté. Pour cette raison, il est d’ailleurs fondamental de se montrer un peu espiègle avec lui et d’essayer d’en montrer des aspects qui vont au-delà des stéréotypes – même si je joue souvent sur les clichés – afin de ne pas tomber dans la propagande que l’on nous sert à répétition.

- Vos images ne sont pas seulement drôles mais aussi informatives…

- J’ai cette responsabilité de montrer des informations mais de créer aussi du divertissement, des dimensions qui peuvent être perçues comme paradoxales, opposées, mais que l’on peut réunir par la photographie. C’est ce que je fais. La grande force de la photo est d’être ouverte à l’ambiguïté, et c’est pour cela que j’y suis tant attaché.

- Les aspects étranges que vous montrez révèlent pourtant aussi les normes de la société?

- Oui, je m’intéresse à la vie ordinaire, quotidienne. Je ne voudrais pas partir photographier des réfugiés, une famine ou une guerre, à éviter au plus haut point, comme le ferait toute personne sensée.

- Et que pensez-vous des collègues qui vont au feu?

C’est formidable qu’ils le fassent, je leur suis reconnaissant de leur témoignage, mais ce n’est pas pour moi. J’aime avoir un chouette lit d’hôtel, un verre de bon vin et quelque chose de savoureux à manger dans la soirée…

- Président de Magnum, quel avenir voyez-vous pour la photo?

- Oh, je pense que la photo est en pleine forme, même si l’industrie est en train de changer. Nous n’avons plus le même soutien éditorial que jadis, ça nous le savons depuis au moins dix ans, même si nous travaillons encore beaucoup avec la presse, qui n’a pas encore été totalement oblitérée. Mais le monde des musées et de la vente des tirages se développe encore et toujours. Nous devons changer notre manière de générer du revenu et toucher le public autrement. Le potentiel d’Internet doit encore être exploité, et c’est ce que nous comptons faire à Magnum.

- Au-delà de votre intérêt pour la photo, vous êtes aussi un usager des plages?

- Non, je n’ai pas le temps, je suis trop affairé à photographier!

Evian, Palais Lumière Jusqu’au dimanche 10 janvier 2016 Rens.: +33 4 50 83 15 90 www.ville-evian.fr

Créé: 04.10.2015, 09h53

L'exposition

Evian, Palais Lumière
Jusqu’au dimanche 10 janvier 2016
Rens.: +33 4 50 83 15 90
www.ville-evian.fr

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