Le far° réinvente les règles du jeu

FestivalLa 33e édition du Festival des arts vivants à Nyon sème le parcours du visiteur de chausse-trapes et de traquenards. Vous avez une semaine pour aller y brouiller vos repères!

Avec «Ça flotte ou ça coule?», Pamina de Coulon invite ses ouailles à «quitter la terre» pour envisager un avenir aquatique.

Avec «Ça flotte ou ça coule?», Pamina de Coulon invite ses ouailles à «quitter la terre» pour envisager un avenir aquatique. Image: MAGALI GIRARDIN

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Sur le territoire qu’éclaire le far°, rien ne se fait comme ailleurs. De paisible bourgade, Nyon devient soudain, chaque mois d’août, la capitale de l’inattendu. Horaires des spectacles, emplacements des scènes, thématiques abordées, déroulement des représentations ou rôle du public, le festival des arts vivants déjoue tous les codes, transgresse toutes les règles. Pour une 33° édition que sa directrice Véronique Ferrero Delacoste baptise «Nos futurs» dans un ironique calembour, il s’agit de se défaire des conventions pour accoster sur de nouveaux rivages. Désapprendre, pour mieux réinventer. Le pari est clair: ici, c’est l’utopie, sinon rien.

Construire avec les requérants

Laissez-vous donc guider le long d’un bref parcours à l’aveugle. Les automobilistes venus de Genève se gareront au parking du Perdtemps, à une encablure des voies ferrées. Un pas de côté leur fera découvrir un premier lieu insolite, Mama Helvetica, pensé par l’artiste associée au far° pour les années 2017-2018, Adina Secretan. Au bord d’un petit parc, quelques tables, un hamac géant, une structure éphémère de planches hirsutes indiquent qu’on ne se trouve pas devant un bâtiment lambda. Les buveurs de bière assis çà et là sur les bancs confirment, ainsi que les joueurs de ping-pong qui font rebondir leur balle sur une surface aux configurations de la Suisse.

Passé la porte, les curieux trouveront des sièges de fortune, une machine à café, un sofa improvisé où lire ou se faire lire, une jeune femme en train de confectionner des maillots de bain «militants» ou un ascenseur transformé en boutique de troc. Ils y croiseront probablement la porteuse du projet: «Juste à côté d’ici se trouve Mama Africa, un foyer d’accueil de jour destiné aux requérants d’asile, leur dira-t-elle. A force de côtoyer les migrants, comme on dit, j’ai réfléchi à la notion d’hospitalité, moi qui suis à Nyon en résidence artistique. Qu’est-ce qu’un espace accueillant? A quelles conditions se fait-on hôte ou invité? Quels sont les droits de l’un et de l’autre? J’ai voulu tester ces notions en construisant ce lieu avec des réfugiés, normalement soumis à une interdiction de travailler, libres ici de participer comme bon leur semble, contre un repas gratuit et un accès aux spectacles pendant le festival».

De passage à Mama Helvetica, nul doute que le visiteur se verra alpaguer par un membre de l’équipe chilienne Mil M2, qui fomente non loin de là sa création Horizon, dévoilée en fin de semaine prochaine. Dans ce but, le collectif distribue aux passants une fiche rectangulaire où deux interrogations s’inscrivent: «Quelle question aimeriez-vous poser aux frontières?» au recto, «quelle question aimeriez-vous poser à l’horizon?» au verso. Les réponses à ce questionnaire artistico-citoyen s’afficheront sur les quais nyonnais alors qu’emmergera des flots le projet achevé.

Couler avec Pamina de Coulon

Partout les eaux miroitantes du lac. Omniprésentes cette année, elles figurent le passage d’un monde à l’autre. Quitter l’élément solide pour se dissoudre dans le liquide, c’est même la solution de survie prônée par la Suissesse Pamina de Coulon dans Ça flotte ou ça coule?. Attablé maintenant sous les bâches du café aménagé dans la cour de l’Usine à gaz, le festivalier inscrit pour assister à ladite performance attend le signal d’un organisateur. A l’heure prévue, il se joint à une trentaine d’autres spectateurs et se fait conduire vers une petite plage de galets. Une rangée de chaises, deux de troncs fessiers-compatibles. Devant lui s’étend un théâtre naturel: l’onde qui clapote en guise de plateau, sur laquelle, de cour à jardin, flottent les divers éléments du décor. Sur le radeau central, l’auteure et performeuse tient un mégaphone de la main droite, et la gueule de son crocodile gonflable de la gauche. Face au public, elle entame son monologue, une ode aux fonds aquatiques, un panégyrique du déluge. «Aller sur l’eau, c’est la seule option pour envisager le futur postapocalyptique», commence une Pamina de Coulon qui a décidé de prendre son patronyme au pied de la lettre. Et qui enchaîne, avec sa naïveté assumée, sur l’océan primordial, nos origines amphibies et la subversion essentielle de l’eau, «chose profane la plus sacrée»…

Le même mystère entourera encore la dernière halte de notre circuit. Désormais accoutumé, l’adepte ne s’étonnera pas que le lieu de représentation pour Tes mots dans ma bouche ait été tenu secret. Il sait maintenant que demain, tout comme l’art, s’aborde vierge de préjugés. Deux heures à peine avant son prochain rendez-vous, il reçoit par SMS l’adresse à laquelle il doit se rendre. Il y retrouvera quelques inconnus – juste le nombre voulu par Anna Rispoli. L’Italienne, comme ses confrères et consœurs, entend abolir les frontières. De son audience, elle fera son casting. Ayant auparavant retranscrit une discussion sur le thème de l’amour entre sept personnes de milieux distincts, elle redistribue la voix de chacune à la faveur d’une lecture à vue collective. Selon qu’on tombe sur Klaus, Ella ou Tahel, on défendra un point de vue opposé, tandis qu’on déflorera progressivement le manuscrit à la belle étoile, sous les fraîches ténèbres lémaniques.

Et l’on s’en retournera nuitamment vers le parking du Perdtemps, tout ébloui par les lumières du far°, sinon entièrement repu de ses propositions concrètes.


Le far° pratique

Lancée le 9, la 33e édition du festival des arts vivants, «Nos futurs», se tient jusqu’au 19 août sur 7 sites de la ville de Nyon: l’Usine à Gaz, la Salle des Expositions, la Salle communale, l’Ancien Collège, la Grenette, les quais de Rive et la plage des Trois-Jetées. Le prix des places, de 15 à 30 fr. l’unité, se choisit en fonction du soutien que l’on veut témoigner à la manifestation. Quatre parcours ont été tracés au sein du programme, afin de «mettre en évidence des pistes de lecture possibles». Renseignements: 022 365 15 50 ou www.festival-far.ch

(24 heures)

Créé: 13.08.2017, 17h38

Participatif

Kate McIntosh - Worktable

Dans cette installation conçue par la Néo-Zélandaise basée à Bruxelles Kate McIntosh, c’est vous l’artiste! Ou plutôt l’artisan, car votre savoir-faire manuel, que vous soyez adulte ou enfant, est surtout mis à contribution. La performeuse propose, le participant dispose. Oubliez toute unité de lieu: l’expérience Worktable se déroule d’une salle à l’autre de l’Ancien Collège de Nyon. Idem de l’unité de temps: vous prendrez trois quarts d’heure ou trois heures pour effectuer votre travail. Des instructions vous seront données aussitôt que vous aurez signé une décharge déclinant toute responsabilité du far° en cas d’accident (!), de même que des outils vous seront fournis en vue de transformer l’objet que vous aurez préalablement choisi parmi d’autres: vase, chaussure, livre, ballon ou rose… Plus loin dans le parcours, un autre type de matériel vous sera prêté pour l’opération inverse à laquelle vous soumettrez un autre corps inanimé. Plein d’idées sur la portée symbolique du recyclage, de la métempsychose et de la création, vous quitterez l’atelier de production, non sans avoir placé votre œuvre bien en vue au sein de l’exposition collective. K.B.

Endurant

Ant Hampton & Christophe Meierhans - La chose

Sur les plans écologique, économique et social, la planète court à sa perte. Or cela ne nous empêche pas de rester les bras ballants. Votre propre inertie vous sidère? Votre impuissance vous pétrifie? Vous n’en revenez pas de vous voir sagement et collectivement foncer dans le mur? La chose entend offrir une alternative à cette résignation grégaire. Mais encore faut-il y mettre du sien. Et consacrer à ce «workshop automatique», conçu par le duo belgo-suisse Ant Hampton-Christophe Meierhans, seize heures de votre inactivité. Quatre épisodes de quatre heures chacun doivent en effet être suivis dans l’ordre sur quatre jours (12, 13, 18 et 19 août à 12 h ou 18 h), à la Salle des expositions de Nyon, par un groupe de 8 à 12 personnes à la fois. Les participants, munis d’un kit automatisé, vont eux-mêmes exécuter la performance, qui implique projections vidéo, bandes-son, fresques murales ou notes sur papier. Ce faisant, ils se façonneront une autre personnalité, enfin consciente que les seules limites, les seules entraves, les seuls obstacles sont ceux que l’on s’impose à soi-même, aussi longtemps que l’on ne recourt pas à l’art. K.B.

Référentiel

Clédat & Petitpierre - Terminologie

Partenaires inséparables depuis leur rencontre en 1986, les Franco-Suisses Yvan Clédat et Coco Petitpierre ont été plusieurs fois par le passé invités par le far° avant d’y présenter cet été leurs deux dernières créations, Les baigneurs (ce jour de 19 h à 21 h dans la cour de l’Usine à Gaz) et Ermitologie, un néologisme artistique à découvrir les lundi 14 et mardi 15 (à 21 h) à l’Usine à Gaz. Un pied dans la sculpture, un dans la peinture, un troisième dans la littérature et un autre dans le kitsch symbolique, ce tandem aux mille références culturelles zigzague ici entre Alberto Giacometti, Max Ernst, Gustave Flaubert et grotte dorée pour exploiter la figure de l’ermite – vous savez, ces solitaires qui, comme saint Antoine, s’exilent loin de tout pour mieux résister aux tentations. D’une juxtaposition iconoclaste à l’autre, en 75 minutes de performance (dansée par Sylvain Riéjou), émerge une science nouvelle et décalée, l’«ermitologie», qui plonge le célèbre Homme qui marche dans un magma fusionnant composition surréaliste, luxuriance textuelle, ors florentins et paysages naturels réduits à l’état de boule végétale ludique. K.B.

Prospectif

Mathilde Aubineau, Joëlle Fontannaz, Maximilian Reichert - Extra Time

Sorte de module de perfectionnement artistique, le programme Extra Time offre à des artistes de la relève l’accompagnement d’un spécialiste sur plusieurs mois, débouchant sur une présentation au public du festival. A la fois critique, curateur, pédagogue et performeur, le Français Christophe Wavelet a dans ce cadre stimulé les projets de trois jeunes créateurs de la région, dont on découvrira le travail ces lundi, mardi et mercredi à 19 h à la Petite Usine nyonnaise. Dans L’unique dernière heure du 31 décembre, la metteuse en scène Mathilde Aubineau, issue de la Manufacture, aborde la scène comme lieu du sauvage, de l’étrange et du non-verbal – autrement dit le territoire d’une humanité archaïque. Avec Titan, la comédienne romande Joëlle Fontanaz revisite le mythe homonyme par le biais d’une cérémonie sportive à l’heure des prothèses orthopédiques dernier cri. Enfin, le comédien formé à Berne Maximilian Reichert se penche sur les tabous sociétaux que sont la finitude, la blessure, la vieillesse et la mort à travers un Cri du lapin plein d’atmosphère. K.B.

Spéléologique

Edurne Rubio - Light Years Away


On l’appellera la femme des cavernes, celle qui vous invite à explorer les parois moites de cavités naturelles peuplées de fantômes. Edurne Rubio, performeuse et vidéaste espagnole, se trouve avoir pour père et frères trois spéléologues, responsables, voici près de quarante ans, de la découverte d’une vaste grotte du nord du pays, l’Ojo Guareña. Sur le moment, cet unique «espace intérieur qui ne soit pas construit par l’homme» offre une échappatoire souterraine à la dictature de Franco et à la misère du quotidien. Aujourd’hui, en élargissant un peu, on voit en lui un espace de vie, espèce de matrice théâtrale où se côtoient créatures préhistoriques, explorateurs ou touristes. Donné à l’Usine à Gaz mercredi et jeudi à 21 h, ce récit familial intitulé Light Years Away se verra facultativement complété, deux fois dans la journée du samedi 19, par la visite effective d’une grotte voisine en compagnie du club spéléologique de Nyon et d’Edurne Rubio. Visiting à Cave fera résonner dans l’obscurité et la roche les mots du dépaysement absolu. Loin de la lumière, du temps, de l’horizon et du savoir, une expérience primitive entre toutes. K.B.

Thérapeutique

Tormod Carlsen - O - The Healing Lump

Tandis que les Grecs et les Romains de l’Antiquité s’en remettaient à des augures célestes, les anciens Nordiques, eux, contemplaient longuement la nature afin d’y déchiffrer des révélations quant à leur avenir. S’inspirant de cette tradition, l’artiste norvégien Tormod Carlsen et son équipe ont mis au point un étonnant ovni. Astéroïde noir en forme de patate, O – The Healing Lump («O – Le grumeau guérisseur») circule de village en village, où il se pose sur le bitume. Perplexité des habitants. Si le badaud s’approche, bien lui en prendra. Il s’inscrira pour un «soin» individuel prodigué dans la capsule, répondra à quelques questions préliminaires, histoire de personnaliser sa séance, et passera dix minutes (gratuites) dans la mystérieuse «bosse». Ou plutôt dans la bosse à l’intérieur de la bosse, puisqu’on l’installe dans un habitacle encore plus exigu et obscur. La porte se referme: un opérateur diffuse alors sons, lumières et fumées sur mesure, pour apaiser les sens du visiteur, laissé face à face avec l’artefact d’un paysage miniature. L’insolite attraction foraine, après Nyon, traversera Rolle, Saint-George, Saint-Cergue, Begnins, Gland et Coppet. K.B.

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