«Avant tout, il faut que ça fasse peur»

TraditionDepuis un mois, Evolène vit au rythme de ses diables et peluches. Sans forcer sur le folklore, l’événement séduit loin pour son authenticité millénaire.

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

«Un bisou!» Poussé par ses amis hilares vers le monstre aux yeux de braise, le touriste ne force pas la témérité jusqu’à l’accolade. L’odeur, peut-être? Dans un remugle de bête fauve et un tintamarre de tous les diables, les peluches d’Evolène ont surgi quelques minutes plus tôt dans la salle à manger. Ou comment le carnaval, le vrai, celui du chaos et de l’absurde, balaie en un instant l’ordre coutumier du dîneur d’hôtel. Les appareils photo succèdent à la surprise, les convives se mêlent à la ménagerie folle tandis qu’au bar l’un des envahisseurs à tête de taureau fait glisser une rasade de bière sous son masque en bois.

Tradition presque millénaire

Dehors, les torches s’embrasent et la troupe se prépare à descendre dans la forêt, en direction du village d’Arolla. Le tableau nocturne est saisissant, renforcé par le vent polaire et la neige qui, mercredi, jetait le val d’Hérens au cœur de l’hiver. Pour en combattre la désolation et appeler au printemps, les peluches sont montées ce soir-là jusqu’aux confins du territoire humain, chassant les mauvais esprits au-delà du col du Collon et du Pigne d’Arolla. Une tradition presque millénaire qui, durant tout le mois précédant Mardi gras, livre Evolène aux empeluchés, empaillés ou Maries. Ce week-end, la grande semaine de carnaval y connaîtra son climax.

«Il y a du mouton, du renard, du chamois, de la chèvre, du bouc, tout ce qu’on trouve.» Sous ses 20 kilos de peaux non tannées, et derrière son masque de tigre à dents de sabre, Dylan Métrailler n’est pas le moins imposant des marcheurs. Cet étudiant en économie à la HES de Sierre tient son rôle avec tant de zèle qu’il a créé avec son frère Arnaud une association de défense et de promotion du carnaval. «Il a lieu de toute façon. Mais il nous a semblé utile d’en fédérer les entités, de l’organiser afin d’en donner un programme plus précis. Cela permet à l’Office du tourisme de mieux le présenter. D’éviter les plaintes, aussi.» Et de raconter ce Belge, parvenu fourbu à Evolène après dix heures de route, devenu fou furieux car des peluches bloquaient sa voiture en hurlant. Paradoxalement, le charivari évolénard doit composer avec les touristes en quête d’authentique comme avec ceux à la recherche de tranquillité.

Monstres dignes d'un film d'horreur

Sortant de la lisière des bois au son des cloches, les peluches parviennent sur la place centrale d’Arolla. Les rares passants se laissent gentiment secouer, apparemment habitants du coin et peut-être peluches eux-mêmes. «Tout le monde peut mettre un masque, c’est ce qui en fait l’attrait», racontait Hugo Beytrison, plus tôt dans l’après-midi. L’ébéniste compte parmi la quinzaine de sculpteurs d’Evolène. Il crée une vingtaine de masques par année, «90% de commandes», qu’il vend aux habitants entre 250 et 1500 francs. «On choisit son masque comme un tatouage.» Dans son atelier trônent des têtes de chat, de lion, mais aussi des monstres dignes d’un film d’horreur. «Avant tout, il faut que cela fasse peur. Les anciens masques étaient anthropomorphiques, calqués sur les dimensions du visage et l’emplacement des yeux. Les nouvelles techniques permettent des créations plus grandes et plus réalistes. Avant, les masques étaient moins terrifiants mais la violence physique du carnaval plus rude.»

«Les jeunes d’aujourd’hui sont plus sages que ceux de l’époque.»

Arnaud Métrailler a reçu son premier masque à 8 ans, pour sa première communion. «Et le second lors de ma confirmation.» Rituel païen et religieux sont bien emmêlés, l’un et l’autre gardiens d’une tradition que l’exigence touristique du «pur» pourrait transformer en argument marketing. Mais Evolène sait depuis longtemps flatter le voyageur sans sacrifier son identité. Figure locale dans son costume villageois, Raymonde Pralong a ainsi eu les honneurs du 13 heures de TF1 sans quitter son four à raclette. Elle confirme l’impact croissant du carnaval auprès des touristes et rassure ceux que le chaos évolénard rebuterait. «En trente ans de bistrot, je n’ai jamais eu de problème. Il suffit d’avoir un peu d’autorité. Et puis les jeunes d’aujourd’hui sont plus sages que ceux de l’époque.»

Hors du restaurant, dans le noir de la montagne, une cloche résonne. Les empeluchés arrivent. (24 heures)

Créé: 04.02.2016, 21h21

Le carnaval s'est assagi

Ethnologue et spécialiste en dialectologie, Gisèle Pannatier a réuni le fonds «carnavalesque» du musée d’Evolène.

Quelle est la singularité du carnaval d’Evolène?
Evolène est une terre de tradition. Les jeunes parlent patois, possèdent tous un costume traditionnel, sont attachés au travail des champs. Le carnaval a maintenu ses coutumes, sans doute depuis le XIIe siècle. Il représente un type de civilisation orale, basée sur un lien fort avec la nature. Vers 1910, les autorités politiques et religieuses ont essayé d’imposer un carnaval plus «civilisé», urain, pour contrer ce qui était vu comme des débordements rétrogrades. Heureusement, la population n’a pas suivi. Cela dit, le carnaval est devenu plus sage. Dans les années 60 et 70, l’espace public était offert aux hommes masqués. Des gens n’osaient pas sortir de chez eux.

D’où viennent les peluches et les empaillés?
L’exutoire du carnaval se nourrit de ces deux faces. L’homme-animal, avec peaux de bêtes et visagères bestiales, symboles de liberté et de force. L’homme explosé, ensuite, qui devient géant et porte un balais et une visagère de type anthropomorphe. Il ne sort qu’une fois l’an, le dimanche.

Au programme

Vendredi Portes ouvertes atelier de sculpture (14 h-17 h, aussi samedi, lundi et mardi), soirée contes et légendes au Musée d’Evolène (dès 17 h, aussi lundi).

Samedi Balade des Maries, peluches sur les pistes d’Evolène, soirée bal masqué dans les bistrots.

Dimanche Sortie des empaillés et des peluches (dès 11 h), repas de carnaval (12 h), parade dans Evolène (14 h 30).

Lundi Recherche et arrestation de la Poutratze (20 h), soirée Vie de château à la pension (22 h).

Mardi Cortège et mise à mort de la Poutratze (21 h), Guggen, fête dans les bistrots, levée des masques (minuit).

www.carnaval-evolene.ch

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.