«Figaro divorce» déploie la ruse, force des faibles

ThéâtreLa pièce politique, morale et mélodramatique mélange les perspectives dans la mise en scène de Christophe Rauck au TKM. Critique

Figaro (John Arnold) redevient barbier dans les années 1930, mais n’échappe pas au divorce d’avec Suzanne (Cécile Garcia Fogel).

Figaro (John Arnold) redevient barbier dans les années 1930, mais n’échappe pas au divorce d’avec Suzanne (Cécile Garcia Fogel). Image: SIMON GOSSELIN/LDD

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Le Théâtre Kléber-Méleau (TKM) offre une belle occasion de (re)découvrir le dramaturge Ödön von Horváth grâce à une mise en scène de Christophe Rauck, actuellement directeur du Théâtre du Nord à Lille. Figaro divorce se présente comme une suite à la célèbre pièce de Beaumarchais. Six ans après le mariage de Figaro et Suzanne, l’époque est troublée par une révolution. Le temps de l’action n’est pourtant pas celui de 1789, mais des très menaçantes années 1930, décennie où écrit l’auteur puisqu’il entame son œuvre en 1936.

Von Horváth (1901-1938), contemporain de Brecht mais décédé accidentellement bien plus jeune, opère de multiples renversements par rapport à son modèle français. Figaro n’est plus cette figure d’espérance et de liberté. Au contraire, il se réfugie dans la prudence, devenant même au fil de ses péripéties un personnage cauteleux, désavoué par sa Suzanne – d’où le titre. Des trois unités classiques, il ne reste rien: Figaro divorce voyage dans le temps et l’espace, relie des intrigues.

«Realsoziologie»

Les bouleversements politiques ne se présentent plus comme les promesses d’un avenir radieux, mais comme des affrontements périlleux conjugués au présent… L’individualisme triomphant cède face à l’individu débordé par les logiques de masse. S’il y a une Realpolitik, le dramaturge semble, lui, se préoccuper à travers les cas concrets de ses personnages d’une Realsoziologie… Les écrits de Max Weber ne sont pas loin. Ödön von Horváth préserve en tout cas la multiplicité des causes, nuance les motivations, crée des caractères changeants, mobiles.

Dans sa mise en scène fine et rythmée, Christophe Rauck préserve cette complexité en jouant d’une curieuse alliance des contraires, conciliant un naturalisme (aux outrances expressionnistes) avec le lexique scénographique contemporain. Son plateau est nu, les changements de décors s’y réalisent ouvertement par les acteurs. Son habile usage de la vidéo ne se targue d’aucune prétention conceptuelle, mais lui permet au contraire de renforcer le vérisme de son décor ou de profiter des avantages du gros plan.

Pièce bâtarde

Pièce bâtarde, Figaro divorce se positionne non seulement comme anticlassique, mais aussi comme antibrechtienne, car elle réclame du spectateur de l’empathie, de l’identification envers des personnages aux prises avec des forces plus grandes qu’eux. La critique en devient donc plus intérieure qu’extérieure, mais le plan objectif des tensions politiques subsiste…

Pour schématiser – mais cela, von Horváth ne le fait jamais –, la question posée est celle de la capacité de résistance de l’individu. Se laisser enrôler ou faire face? La ruse est la force des faibles et certaines époques en ont grandement abusé.

Créé: 20.04.2016, 20h40

La pièce

Renens, TKM
Jusqu’au di 24 avril
Rens.: 021 625 84 29
www.t-km.ch

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